J’aurai à peine posé les pieds au Canada qu’il sera temps de reprendre la route pour une couple de spectacles dans la ville reine. Toronto : I’m talking to you! Si jamais vous avez le goût de veiller tard, Shawn Sasyniuk me prêtera main forte pour présenter deux prestations pour les couches tard! Je ferai partie d’une belle brochette d’artistes franco-ontariens en spectacle dans le cadre de la conférence Folk Music Ontario… venez nous voir et nous aider à montrer que pour le folk francophone, c’est chez nous que ça se passe!

Later this week, when I’ll have just freshly returned to Canada, I’ll be performing a couple of late shows in Toronto. Stay up late next weekend and join my compadre Shawn Sasyniuk and me when we present a duo show for the good people at the Folk Music Ontario Conference. I’ll be part of a great lineup of Franco artists showcasing throughout the weekend! For those of you who’ve always wanted to hear me sing up close and personal, in a hotel room, here’s your chance! I just might wear my robe and slippers!

Chambre 341, Westin Bristol Place Toronto

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La première de mes chansons écrites à partir d’une série d’accords que j’ai moi-même grattées à la guitare. Il me semble que je ressens encore le bois du banc sur lequel je m’étais installé dans la salle de musique de mon école secondaire, où j’ai passé des heures avant de trouver la structure harmonique de cette chanson.

Je venais de découvrir le fingerpicking… c’était une technique qui me semblait révolutionnaire, et qu’aucun de mes camarades de l’époque ne maitrisait! Cette technique a été la base de mon apprentissage de jeu à la guitare. Je cherchais une façon de m’accompagner et aussi – faut-il l’avouer – de me cacher sur scène. Comme plusieurs autres auteurs-compositeurs, je me suis souvent senti plus à l’aise caché derrière ma guitare. De fait, avant de jouer de la guitare, je ne savais jamais quoi faire de mes mains!

Je venais aussi de découvrir, à la bibliothèque de l’école, un vinyle de Robert Paquette. Son album, Prends celui qui passe, est vite devenu une de mes principales sources d’inspirations, alors que je cherchais à découvrir ma voix d’artiste.

Bon, je grattais donc, seul dans la salle de musique sur l’heure du midi… seul sur le coin de mon lit à la maison le soir. Puis, au bout de quelques heures, j’avais ordonné une série d’accords rudimentaires et trouvé un patron pour mes doigts qui faisait sonner quelques arpèges de base. En suite, je me suis mis à improviser une mélodie, par-dessus la structure harmonique que j’avais établie.

Côté paroles, je me suis inspiré du refrain de « Va au puits » de Robert P. (Robert, toutes mes excuses, et mes hommages!) Il chante : « Pourrais-tu me dire/est-ce que c’est vrai/ou ai-je rêvé? » Cette structure, qui permet de semer le doute chez l’auditeur et de remettre en question la vérité me plaisait beaucoup. C’est devenu le point de départ pour le héros de ma chanson, qui s’interroge à savoir si l’amour qu’il imagine existe uniquement dans sa tête, ou si c’est celle qu’il affectionne partage toute son émotion. À sa base, la chanson porte sur le rapport d’amour rêvé qui existe entre les deux personnages. Un amour qui n’existe qu’au pays des rêves.

Au fil des ans, quand je me suis mis à travailler avec des musiciens du Québec, on m’a aussi fait comprendre que mon titre manquait profondément d’originalité. Je me souviens de ma première répétition avec John McGale (Offenbach), alors qu’on lui a annoncé que la prochaine chanson à monter s’appelait « L’autre soir ». John s’est précipité à chanter « L’autre soir, l’autre soir/J’ai chanté du blues/L’autre soir, l’autre soir/Ça l’a rendue jalouse »… le refrain bien connu de Câline de blues!

Cette chanson occupe tout de même une place toute spéciale dans mon cœur. C’était la première fois qu’une structure conçue à la guitare me servait de squelette pour l’écriture d’une de mes chansons. C’est une façon d’écrire que j’ai souvent repris, depuis.

Aveu du jour: je n’ai aucune espèce d’idée qui est Jody, ni même pourquoi j’ai choisi ce prénom pour le personnage de cette chanson.

Ce que je sais, c’est que je cherchais à raconter l’histoire d’un jeune homme, entouré par des gens qui n’avançaient jamais, qui ne changeaient jamais, qui n’avaient jamais posé les pieds à l’extérieur de leur petit village, mais qui croyaient en savoir long sur la vie.

Et oui, j’écrivais et je chantais aussi bien en anglais qu’en français à l’époque. De fait, avant d’enregistrer mes premières chansons françaises, j’avais déjà complété l’équivalent d’un album de matériel en anglais… Ces chansons restent cachés à jamais, au fond d’une boite dans ma cave! Mon premier album comptait trois chansons en anglais. L’inclusion de chansons dans la langue de la majorité, phénomène assez fréquent de nos jours, m’avait valu une rude récompense à l’époque… Les conseils scolaires m’avaient « black listé »! Moi qui n’a jamais été très controversé, pour autant!

Je les entends chanter. J’ai quelques minutes de retard, et au moment où je sors du métro, le match vient de commencer. Soixante-dix mille voix portent sur l’air d’une nuit d’automne à Barcelone. Je suis à 1 km du stade, mais déjà, leurs voix se fondent en une et répètent les mêmes refrains. C’est étonnement bruyant. C’est tout ce que j’entends dans ce quartier de la ville, vidé par les foules qui se sont rendu au Camp Nou, la résidence de Barça FC.

Camp Nou est immense. C’est certainement le plus grand édifice dans lequel j’ai posé les pieds de toute ma vie. C’est aussi la plus grande foule dont j’ai fait partie. Je me souviens d’un soir au Skydome, où mes frères et moi avions assisté à un match éliminatoire entre les Blue Jays et Oakland. Nous étions environ cinquante milles dans le stade. Ce soir, vingt mille voix de plus se joignent au chant du chœur.

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Par surcroit d’enthousiasme et ayant le gout de pleinement savourer chaque moment de grâce que nous offre la vie, je me suis payé la traite. Je suis dans la deuxième rangé, au centre. Je sens l’haleine de Neymar. Mon héros, Lionel Messi, n’est pas de la partie ce soir. Il s’est blessé au genou il y a quelques jours, et ne portera pas son chandail #10 pendant les deux prochains mois. J’ai presque braillé quand ont m’a appris sa blessure, tellement je regrette de ne pas avoir l’occasion de le voir à l’œuvre.

N’ayant pas soupé, je profite de cette sortie sportive pour découvrir la culture culinaire qui fait partie du rite. À ma grande surprise, les Catalans mangent des hot dogs, tout comme nous! Mais entendons-nous… ce n’est pas le stimé des Canadiens ni le hot italian (ma posologie habituelle) des Jays. C’est un frankfurter de 12 pouces, froid, sur une baguette croustillante. Avec respect, je crois que mes amis de l’Europe n’ont pas encore tout à fait compris la beauté du junk food.

C’est une partie chaudement disputée, et péniblement mal officialisée. Je n’ai pas vu autant de cartes jaunes pour des affronts imaginaires depuis que les Bleus se sont affrontés à gli Azurri en finale de la coupe du monde… et ça, c’était plus de l’ordre d’un ballet mal chorégraphié, qu’un match de football… avec une fin digne d’une tragédie de Shakespeare! Et tu Zidane?!

Bayer arrive à caser Neymar, la principale arme offensive de Barça en l’absence de Messi. De fait, à mon arrivée, Bayer mène déjà 1 à 0. Mais la foule de Barcelone est fidèle à son équipe et ne cesse de les encourager tout en sifflant et huant les adversaires. Je suis frappé par l’intelligence de la foule. Ils remarquent et apprécient la subtilité d’une passe bien placée, d’un adversaire déjoué afin d’empêcher le désastre. Ils connaissent et comprennent le jeu. Quand on retire Iniesta (un de mes préférés, et celui qui a le mieux joué pour Barça pendant les 30 premières minutes du match) vers la 60e minute, la foule l’applaudit avec verve.

Vers la 75e minute, la foule devient un joueur supplémentaire. Elle monte le niveau de décibels dans le stade, et l’adrénaline des joueurs tout autant. Barça augmente la pression et accélère le jeu. À l’instar d’Iniesta, je remarque que Dani Alves dirige le trafic sur le champ. Ce type a un regard enragé. C’est clair qu’il n’a pas du tout l’intention de céder et de subir la défaite. Il est omniprésent pendant les 15 dernières minutes du match et ses interventions mettent définitivement fin à deux attaques de Bayer.

À la 80e minute, Roberto compte. La foule est folle. C’est assourdissant dans le stade. Je ne connais pas l’hymne qu’ils entonnent, mais tout le monde chante en chœur… sans cesse. Les joueurs de Bayer n’arrivent plus à s’entendre sur le terrain de jeu. À peine deux minutes plus tard, c’est au tour de Suarez. C’est le délire! La foule est en extase. Je sais qu’il y a des partisans de Bayer parmi nous, je vois leur drapeau, mais je ne les entends pas. Les voix catalanes les enterrent. Victoire de Barça, 2 :1.

J’écoutais beaucoup Blue Rodeo à l’époque. De fait, leur album Five Days in July demeure un de mes albums préférés. Nous cherchions à incarner le son Blue Rodeo avec cette chanson.

J’avais seize ans. J’imaginais une vie de tournées, une vie de déchirement qui m’obligerait de quitter le foyer, quitter celle que j’aime, pour rouler ma bosse d’artiste. J’imaginais le visage de celle que j’aime qui me regarde prendre la route sous la pluie. Je vous l’ai déjà dit : j’étais un ado mélancolique. J’aurais peut-être gagné à sortir dehors jouer au baseball plutôt que d’écrire des chansons aussi tristes!

Ceci dit, c’était ma chanson préférée du premier disque. Je garde de vifs souvenirs de mon ami John Fiddes à l’harmonica. Ce musicien d’origine écossaise, devenu un de mes grands complices musicaux et sages conseillers sur les routes de la vie. C’est lui qui m’a fait découvrir tellement d’artistes et de penseurs qui m’influencent encore aujourd’hui. Sans lui, et sans l’enregistrement de ce premier album, je ne serais pas devenu le bon folkie que je suis !

 

Une de mes premières sorties pendant ce voyage à Barcelone est au Park Guell.IMG_4326

Lorsqu’on débuta la construction du parc, en 1900, on imaginait une communauté réservée aux mieux nantis de Barcelone, autour d’un parc privé, à l’image des parcs de Londres (d’où l’appellation du parc). Gaudi avait d’autres idées.

Le Park Guell est devenu un immense terrain de jeu de l’imaginaire… impossible de s’y balader sans rêver. Ce qui me plait le plus, c’est qu’à chaque fois qu’on pénètre dans une nouvelle zone, des surprises nous attendent. À l’entréIMG_4329e, deux maisonnettes en pain de gingembre nous accueillent à la porte principale.

Un dragon joyeux nous attend par ci. Une grotte creusée à même la pierre de la montagne qui soutient tout le sentier de marche, par là.

Puis, une salle hypostyle, forte de 86 piliers de granite, qui soutient une cour publique (un peu plus grande qu’un stade de football universitaire typique).

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J’y vois l’écho de la forêt intérieur de la Sagrada Familia… c’est puissant. Et un dirait le clos d’une église… tout le monde chuchote dans cette section du parc.

C’est un jardin ludique, où les formes et les textures qui se juxtaposent sont toutes aussi surprenantes qu’amusantes.

Il y a de la poésie dans les formes et dans la vision d’ensemble de ce lieu enchanté, ça, c’est sûr. On dirait que le parc entier est conçu autour d’une longue courbe. De fait, différentes sections du parc ressemblent à la crête d’une vague. C’est remarquable d’avoir sculpté de telles lignes ondulantes à même le roc.IMG_4371

Cet après-midi, je passe de l’écriture de prose qui m’occupe depuis mon arrivée à Barcelone, à l’écriture de poésie. Ce lieu m’inspirera surement…

D’entrée de jeu : Je me dis « T’étais un p’tit cul quand t’as écrit ça… they can’t all be gold ! » Mais peu importe ce que je me dis, ce n’est pas ma chanson préférée. C’est peut-être pour ça que je ne l’ai pas fait en spectacle depuis vingt ans !

J’en profite aussi pour saluer Guy, mon cher ex-colloque universitaire, qui évoquait souvent cette chanson pour mieux me rappeler l’importance de l’humilité 😉

Ceci étant dit… l’histoire : je voulais m’inscrire à Ontario Pop. J’avais seize ans et j’avais commencé à faire des spectacles. Le consensus était qu’il me fallait plus de matériel up-beat. J’avais trop de ballades. C’est vrai. (Nombreux sont ceux qui diraient que cette critique est toute aussi pertinente aujourd’hui. À eux, je réponds : ppppphhhhhhhhtttttt! Je tire la langue dans votre direction générale!)

J’écoutais le nouvel album de Michel Paiement, un musicien de Lafontaine et un des des rares artistes franco-ontariens que je connaissais à l’époque. Une de ses chansons portait sur le rêve d’être musicien. Je décide d’aborder ce sujet à ma façon.

Ce que je garde comme heureux souvenirs, c’est le jeu de Alvin Light à la guitare. C’est un grand musicien de ma région. Un de ces Lalumières dont les aïeux avaient changé le nom afin de pouvoir trouver un boulot chez les patrons anglais. L’entendre jouer en studio était un véritable plaisir. Je garde aussi d’excellents souvenirs de cette chanson lorsque je me suis rendu à la finale d’Ontario Pop. Mon premier show au Centre national des arts. Ma première expérience sur une grande scène, avec un décor, des gros éclairages, un band du tonnerre et une salle comble. J’étais resté seul sur scène après les répétitions un soir, afin de me pratiquer pour la finale, de m’habituer à l’immensité et à la présence des caméras. La marraine du show, nulle autre que Laurence Jalbert, m’avait spotté en train de me pratiquer sur scène et m’avais encouragé à continuer. Je sentais que mon p’tit rêve se réalisait!

Finisterre. Le nom évoque une réalité oubliée. Pendant des siècles, ce port marquait l’extrême ouest de l’Europe et, du moins pour ceux qui habitaient ce continent, la fin du monde.

Dans mon cas, ce village marquera surtout la fin de mon Camino. Après 3 jours à Santiago, après les retrouvailles avec les amis pèlerins de partout sur la planète, je me rendrai à Finisterre pour marquer la fin de mon périple. C’est aussi après 2 nuits de sommeil dans une chambre que je ne partage avec nul autre voyageur, de multiples bains, le lavage à sec de tout ce que je traine depuis plus d’un mois dans mon sac à dos et une série de repas que je n’ai pas commandés du menu des peregrino… le tout bien arrosé d’un certain nombre de pichets de sangria. Je me sens humain à nouveau, ou presque. Santiago était un séjour bourré d’émotion. Le bonheur pur de l’entrée à la ville, en bonne compagnie avec mon amie Carmelle qui bouettait elle aussi à mes côtés, la satisfaction de pouvoir me tenir devant la cathédrale, de me remémorer le chemin parcouru. Les retrouvailles avec ma famille du Camino, une magnifique mosaïque humaine, assemblée de pièces venues de l’Afrique du Sud, de Seattle et de l’Alaska. L’occasion de méditer et de reprendre mon souffle quelque peu. Curieusement, je sentais que ma marche n’était pas encore terminée, qu’il me restait encore un bout de chemin à faire.

Avant même d’arriver en Espagne, j’avais déjà songé à la possibilité de poursuivre ma marche au-delà de Santiago, jusqu’à Muxia et Finisterre. Mais vu l’état de mon genou – en cours de guérison, mais loin d’être guéri –, j’ai dû renoncer à la poursuite de la marche à pied. J’ai déjà dépassé mes limites physiques. Mais je sens tout de même que je ne me suis pas tout à fait rendu au bout de mon pèlerinage. Je trouve une solution mitoyenne : alors que d’autres pèlerins poursuivront leur voyage à pied, je me rendrai à Finisterre en autobus. C’est pas tout à fait le Camino à l’état pur et absolu, mais après 800 km à pied, je ne sens plus que j’ai des preuves à faire à qui que ce soit. Une fois rendu sur place, j’espère avoir la force de me rendre jusqu’au phare qui marque la fin du Camino… et la fin du monde.

La route est agréable en autobus. Je continue de m’étonner de la facilité et de la rapidité du trajet, moi qui aie pris le rythme de la marche. Nous traversons quelques villages de la cote, le long de la route. J’aperçois l’eau. Après six semaines dans les montagnes, les vignes, les champs de tournesol, les forêts et le désert, quelle curieuse et heureuse sensation que de revoir l’Atlantique. C’est une journée typique de la région. Une journée de pluie et de gros vents. Le ciel gris est tout de même transpercé, ici et là, par des puis de lumière d’orée. C’est intense et beau.

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J’arrive à Finisterre en pleine tempête. Un arrêt (à ne pas confondre avec une gare) d’autobus. C’est ou minimaliste ou encore mal organisé, selon notre point de vue. Je n’ai aucune espèce d’idée où se trouve mon albergue. Ah! Que serait le Camino sans ce perpétuel sentiment d’être perdu! Mais bon, au fil des km, j’ai quand même développé quelques bons réflexes. En entrant dans la ville, je remarque une pancarte qui annonce mon albergue. Mon point de chute à Finisterre se trouve au sommet de la ville. Il aurait fallu s’y attendre. Dès le début, à chaque fois que je me suis demandé « C’est par où??!! », la réponse a été « C’est par en haut. Grimpe, ‘stie! » Je monte lentement la pente, le vent et la pluie en pleine face. J’aurai bien gagné mon lit. Je m’étonne tout de même de pouvoir me tenir contre le vent. Mon genou m’en veut un peu, mais ce n’est rien à comparer à la douleur d’il y a quelques jours. Il y a une semaine, cette petite montée aurait été impossible. J’arrive au bout de quelques minutes, et la vue sur la ville vaut certainement l’effort.

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Venue l’heure du souper, je reviens sur mes pas et redescend vers le port et le centre-ville. Pour le repas, je me paye la traite : un plateau de fruits de mer gigantesque. C’est un festin exotique et dispendieux. Je suis comblé! Au cours de la nuit, la tempête s’éclipse. Je me réveille et je prends une bouffée d’air frais. Ça sent le sel de la mer. Il y a tellement d’étoiles que s’en est étourdissant.

Je me lève dès l’aube, prêt à entreprendre ma dernière journée de marche sur le Camino. Je laisse mon sac à dos à l’albergue. Je ferai ce dernier bout de chemin muni seulement d’une bouteille d’eau et de mes bâtons de marche. Nous sommes nombreux sur le sentier qui longe la route et qui mène vers le phare. Je retrouve aisément mon rythme de montée. Nous croisons quelques pèlerins sur la route du retour. Ils ont un regard lointain, et plusieurs ont les larmes aux yeux. Quand on leur souhaite Buen Camino – ce qui est devenu un réflexe au cours des dernières semaines – ils sourient, mais ne répondent pas. Au bord de la route, il y a une statue de pèlerin, tout en bronze. Son grand chapeau semble sculpté de telle sorte qu’on croirait que cette statue s’affronte aussi au vent perpétuel de la côte.

statue finisterre

J’arrive devant le phare au bout de 45 minutes de marche. Tous les pèlerins s’arrêtent devant le marqueur du km 0 pour prendre des photos. Ici, tout ce qu’il y a entre moi et le Canada, c’est l’Atlantique.

Au km 0

C’est l’aboutissement d’un long chemin pour nous tous. Je prends quelques photos d’une femme qui a complété le Camino à vélo, elle en prend quelques unes de moi. Deux choses me frappent, et me touchent. D’abord, qu’à l’extrême limite de la terre, on a installé un phare pour éclairer ceux qui oseraient aller plus loin. Il me semble que c’est un geste qui en dit long sur l’ambition de l’humain… un geste rempli d’espoir. Puis, je suis ravi de constater qu’à l’intérieur du phare (contrairement aux bouquins de Stephen King sur Roland qui entre dans la tour noire à la fin du monde) il y a une galerie d’art. Au bout du Camino, la mer, le ciel, un phare et l’art nous accueillent. Une fois de plus, je suis comblé. Dans le cahier du visiteur du phare, je signe une petite note pour Jane, qui arrivera à pied d’ici un jour ou deux.

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Au retour, j’ai moi aussi l’eau aux yeux. C’est la fin de ma marche, de mon Camino, de ce rêve et de ce projet qui m’habitent depuis près de deux ans, et qui auront provoqué toute une série de décisions importantes et révolutionnaires dans ma vie. Je me permets de songer à l’avenir. Aux amis qui m’attendent, d’abord à Madrid puis après, au Canada. J’anticipe avec plaisir la semaine que je passerai à Barcelone, en résidence d’écriture. Je ne sais pas quelle forme prendra l’inspiration artistique qui découlera de ce périple, mais je suis persuadé qu’une semaine ne suffira pas pour écrire toute la musique qui me passe par la tête. Je suis heureux d’avoir réservé ce séjour, d’avoir prévu un moment artistique avant de renouer avec la vie de tous les jours. De fait, je ne sais plus trop à quoi ressemblera ma vie de tous les jours… me voilà sans emploi pour la première fois depuis plus d’une décennie. Heureusement qu’à mon retour j’aurai la production du nouveau spectacle et la tournée de lancements de mon nouvel album pour m’occuper. J’espère pouvoir préserver cette quiétude intérieure, cette santé renouvelée, cette force que je n’aurais pas soupçonnée avant de partir. Je me dis, me répète, que le bonheur est simple… mais la vie résiste.

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J’ai le cœur léger. Je reçois des textes, des appels. Des amis qui me saluent, qui veulent prendre des nouvelles. Tous me félicitent de cette belle aventure. J’appelle ma mère. Elle ne répond pas. Je lui laisse un message sur son répondeur pour qu’elle sache que je me suis bien rendu, jusqu’au bout de mon chemin. J’espère qu’elle entendra le bonheur dans ma voix… J’espère que tout va bien de son bord.

De retour à Barcelone 

Je suis de retour en Espagne. Le voyage fut assez long… du Canada à Londres, de Londres à Zurich et enfin à Barcelone. En route, 3 changements de vol (plus de 24 heures en transit) une guitare perdue par les tatas chez Air Canada (notamment à cause des nombreux changements de vol) et une guitare retrouvée (notamment grâce au gentil personnel de sécurité à l’aéroport de Barcelone.

Dubo @ JIWAR

Et au bout de tout ça, non pas un dépaysement, mais ce curieux sentiment de rentrer chez moi… le même sentiment qui m’avait étonné à mon premier passage à Barcelone. C’est peut-être que malgré tout ce que je laisse derrière moi au Canada, je reviens en terrain connu… à un endroit que j’aime. Je reviens en tant qu’artiste en résidence à JIWAR.

Là où je déjeune @ JIWAR

Chez JIWAR, on nous accueille chaleureusement, dans un espace sublime, saturé par une lumière enchantée qui inspire tous ceux qui y séjournent. On nous invite à créer, et à dialoguer avec des artistes venus de partout dans le monde. On connecte les artistes, en leur offrant un refuge, au cœur d’une ville qui déborde d’art et de culture.

L’année dernière, j’ai eu l’occasion de côtoyer l’artiste visuelle australienne Kerry Buckland, l’artiste allemande Hanako Geierhos et l’auteure anglaise Sylvia Arthur. Chacune de ces femmes de talent aura marqué ma démarche d’artiste. Je parlerai de mes collègues de 2015 dans un prochain billet… mais nul doute que l’occasion d’échanger avec eux sera toute aussi enrichissante.

Je suis passé à Barcelone pendant une semaine l’année dernière (merci au Conseil des arts de l’Ontario et à la Ville d’Ottawa!). J’ai composé une dizaine de nouvelles chansons pendant ce bref séjour. Ce fut l’occasion, notamment, d’assoir sur papier les textes et bouts de poésie qui m’habitait après mon périple sur le Camino.  Je sens déjà que de nouvelles mélodies font surface! Ce qui me frappe, c’est à quelle vitesse foudroyante la musique remonte à la surface quand je suis ici.

Je marche dans les rues de La Gracia…

Mon quartier @ JIWAR

Je prends un café sur une terrasse à la Plaça de la Révolution.

Terasse

Barcelone, et une coupe de Rioja, font le reste! 🙂

#Jiwar #Barcelona #artistinresidence #resartisjournals #frcan #letempsdetreheureux

Mon bureau @ JIWAR

Ma mère chantait toujours. Dans ses platebandes, en faisant la vaisselle, en nettoyant la maison, quand elle était heureuse, inquiète, peinée… Il me semble que la maison où j’ai grandi était toujours remplie du son de la voix de ma mère qui fredonnait ou qui chantait. Ce serait impossible pour moi d’énumérer tous mes heureux souvenirs, tout ce que j’ai appris de ma mère. C’est elle qui m’a appris à lire, à écrire, à prier et, bien sûr, à chanter.

Née pendant la Dépression ma mère et ses 8 frères et sœurs avaient peu d’argent, mais beaucoup d’amour. Son père, à ce qu’elle nous a raconté, sortait souvent son violon pour divertir la famille en soirée. Maman a grandi en chantant. De fait, au début des années 50s, Maman et ma Tante T ont été les premières de notre famille à chanter à la télévision. Maman nous parlait souvent des moments de bonheur de son enfance, passés à jouer ou à travailler avec ses frères et sœurs. Des moments difficiles aussi, imprégné par la pauvreté qui régnait partout à cette époque, de ses quelques souvenirs de sa mère, morte alors que Maman était toute petite, et de son père, avant même qu’elle n’atteigne l’adolescence. C’est alors qu’elle a appris le courage, je pense, et c’est dans les souvenirs de cette époque qu’elle puisait la force la conviction inébranlable qui l’aura animé tout au long de sa vie. Ma mère a connu de rudes épreuves. Elle les a affrontées avec dignité, forte de l’amour et des valeurs qu’elle avait acquises à l’enfance.

Enfant, je me souviens des livres qu’elle me lisait à haute voix, à l’heure du coucher. Des heures qu’elle passait à lire à voix haute pour mon père, les deux assis dans leurs chaises berçantes, devant la fenêtre à l’entrée de la petite maison de la 8e concession où j’ai grandi. Je me souviens d’une visite à l’école, au début de mon élémentaire, alors que les parents devaient passer une heure ou deux auprès de leurs enfants pour faciliter leur intégration au milieu scolaire. Elle avait passé la journée entière avec moi. Mes frères et sœurs le confirmeront, elle m’a toujours gâté.

Je me souviens d’avoir été son apprenti cuisinier, alors que je l’aidais à préparer les repas, et surtout les desserts. Je me souviens des matins passés avec elle au bureau de poste, là où elle a travaillé pendant plusieurs années. Je l’aidais à entrer les gros sacs bourrés de lettres et à distribuer les feuillets promotionnels. On chantait en travaillant. C’est alors qu’elle m’a appris les chansons de son enfance, que je connais encore par cœur. Quand je faisais bien et rapidement mon travail, j’avais le droit de m’assoir devant la radio et d’écouter l’un des trois postes qu’on pouvait (presque) capter, avant de me rendre à pied à l’école du village.

Elle a toujours été le cœur de notre famille. Accueillante et à l’écoute. Toujours entouré de ses petits enfants, au bord de la piscine lors d’un BBQ par une des fins de semaine parfaites de mon enfance. Ma mère prenait tellement plaisir aux retrouvailles, aux rassemblements et aux fêtes de famille. Voir ma mère à Noel, c’était la voir dans toute sa gloire : rayonnante et entourée de nourriture, de famille, de rires, d’amour, le tout en abondance. Elle commençait son magasinage de Noel dès la mi-août. Elle voulait s’assurer de faire plaisir à tous ceux qui seraient des nôtres le soir de Noel. Elle appelait les noms de chacun, chacun à son tour, pour les inviter à ouvrir un cadeau. Puis, c’était le ou la plus jeune de la famille qui portait le cadeau jusqu’à sa cible… et – plus souvent que non – qui l’ouvrait en riant à pleine tête! Et tout au long de cette soirée, et des semaines de préparatifs qui précédaient le grand jour, ma mère rayonnait de joie.

Malgré sa tendresse et son sérieux, Maman aimait beaucoup rire. Je garderai toujours d’heureux souvenirs de ses éclats de rire dans une limousine que nous avions louée à l’occasion de son 75e anniversaire. Tout ce qu’elle souhaitait, à l’occasion de ce grand anniversaire, c’était de pouvoir revoir ses frères et sœurs. Nous l’avons surpris en embarquant à 10 dans une voiture de luxe, pour faire la route pendant trois heures entre Penetang et Hamilton, afin de visiter deux de ses frères et une de ses sœurs. Une dizaine de Dubeau en limo, ça rit en maususse!

Parler de ma mère sans évoquer mon père serait impensable. Pendant plus de 42 ans, ils étaient inséparables. Ils s’équilibraient et se complétaient. Une équipe véritable, comme on en trouve peu de nos jours. Au moment de partir en lune de miel (en visite chez ma Tante Cécile, dans un couvent à Ottawa… pas l’homme le plus romantique de l’histoire de l’humanité, le père) leur fortune collective valait moins de 5 dollars. Ensemble, ils ont mis au monde 7 enfants, 6 qu’ils ont vu grandir. Elle a connu et aimé 13 petits enfants et 11 arrières petits enfants. Cette famille fut le véritable trésor de sa vie.

Après le décès de mon père, il y a 20 ans déjà, c’est un trio de femmes fortes – des amis d’enfance de ma mère – qui l’ont appuyé et lui ont permis de passer à travers de ces moments difficiles. Elles l’auront aussi aidé à retrouver son identité à elle, qu’elle avait quelque peu sublimée pour mieux assumer son rôle maternel. Ma mère et ses amies, Yvonne, Juliette et Marion se retrouvaient tous les mois pour luncher ensemble dans un resto de la région, et pour jaser des heures de temps. Des amitiés soudées depuis plus de 7 décennies. J’arrive à peine à concevoir la profondeur de l’amour et de la connexion qu’elles partageaient. Je les admire.

Ma mère est morte à la fin février. Il y a quelques jours, nous avons posé ses cendres auprès de mon père, dans le petit cimetière à la croisée des chemins du village de Perkinsfield où quelque 10 générations de ma famille reposent à jamais.

Il me semble juste quelque part que l’hiver de 2015 ait été aussi long, froid et d’apparence interminable. Depuis toujours, c’est ma mère qui m’annonçait l’arrivée du printemps. Elle le faisait en déplaçant des arbres dans sa cour. Ado et jeune homme, je trouvais ce rituel exaspérant. À force de déraciner et de transplanter tous les arbres du lot, l’exercice perdait un peu de son charme, à mes yeux. Aujourd’hui, j’avoue que je ne sais plus trop comment je saurai que le printemps arrive sans elle. Je salue mon frère David et son épouse Beth, qui ont eu l’excellente idée de planter un arbre à sa mémoire, ce printemps. Ça lui ferait chaud au cœur de savoir qu’un lilas fleurira dorénavant tous les ans, en son honneur.

Ma mère a connu trop de moments de solitude, d’ennui et de douleur à la fin de ses jours. Mais depuis son départ, ce sont des souvenirs et des images débordants de bonheur qui me reviennent et qui me consolent. Des souvenirs, et l’écho de sa voix qui chante. Je serai, à jamais, reconnaissant pour sa vie et la vie qu’elle m’a donnée. Je lui souhaite un repos paisible, jusqu’aux retrouvailles.

À la douce mémoire de ma mère, Irma (Desroches) Dubeau, 13 mai 1935-21 février 2015