bolerado_02Il est tard quand je prend la route. 7h30. En soirée, il y a eut une tempête de grêle qui a duré plusieurs heures. J’espère qu’aucun de mes amis n’a été pris là-dedans. Ce matin, la tempête continue, mais sans grêle. Ce sera ma première marche sous la pluie espagnole. Les deux bonnes nouvelles, c’est que j’suis bien équipé pour la pluie, et qu’il ne fera pas aussi chaud sur la route aujourd’hui.

santo_07Je passe par une série de villes presque fantôme. Les années et l’économie ont dûrement frappé cette région. Je m’arrête dans un « bar » à Viloria de Rioja, le lieu de naissance de Santo Domingo. C’est une maison privée où une petite dame octagénaire qui ne mesure pas plus de 4’6, se tient debout et à peine visible derrière un comptoir pour accueillir les pèlerins. Elle vend du gâteau et de la limonade. Les deux sont délicieux.

bolerado_01Je fais bonne route, et arrive à Belorado vers 13h. Moins de 6h pour traverser 26 km. La pluie (et une bonne nuit de repos) m’ont fait du bien. Je m’inscrit pour le souper collectif à mon auberge, me balade en ville. Je demeure étonné devant ces communautés qui ferment complètement boutique l’après-midi. Toutes les portes et les fenêtres sont barrées. Je croise deux Français qui cherchent un albergué, et deux vieux messieurs qui discutent de l’entretien des lieux du monastère.

That’s it, that’s all. À part ça, y a à peine un chat dans les rues. Je rentre faire une longue sieste.

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Au coucher du soleil, la policia et la garde nationale envahissent le village. Ils procèdent à une annonce publique, plutôt bruyante. Vu qu’un orage intense vient de finir, on se demande si une perturbation plus importante serait à prévoir. Mais non, c’est plutôt que les gendarmes demandent l’aide du public pour trouver une dame aînée, qui s’est égarée dans les alentours. Ils fouillent toutes les ruelles et les racoins et au bout d’une heure, une seconde annonce nous informe qu’elle est saine et sauve.

Je quitte à nouveau avant la levée du soleil. Mes copains de marche veulent se rendre à Grañon. Je leur explique que je m’arrêterai à Santo Domingo, où j’ai pris un hôtel afin de mieux dormir et pour soulager mes tendances anti-sociales.

Nous prenons un café ensemble à deux pas de mon hôtel avant de se saluer une dernière fois. Ces gens auront rendus ma marche un peu plus agréable et j’en suis très reconnaissant. Mais j’ai besoin de passer un peu de temps en solitaire.

Je me paye la traite pour l’hôtel. Le mot du jour, c’est Parador. Il s’agit d’une chaîne d’hôtels de luxe à travers l’Espagne. Les propriétaires ont rénovés des anciens châteaux, monastères, etc. Ma chambre serait assez grande pour accueillir une douzaine de pèlerins. J’ai une toilette à moi. Seul. Je porte un sourire grand comme le Canada quand je remarque les trois rouleaux de papier hygiénique. Je devrais en vendre à mes camarades sur la route, demain.

Je prends deux douches, un bain, une loooooongue sieste, et un excellent café. Je visite un peu la ville, mais profites surtout de ma chambre pour me recueillir. Je profites aussi du wifi pour échanger avec quelques bien aimés au Canada. Ça fait du bien de revoir leurs visages et d’entendre leurs voix.

Je dors, paisiblement, toute la nuit, pour la première fois depuis deux semaines.

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viana_01Les amis, have you ever just had one of those days?

Je conviens, avec ma collègue de marche du jour précédant, d’un départ très tôt… Vers 5 h du matin. Nous aimons tout deux cheminer à la belle étoile, plutôt qu’à la chaleur.

Je me lève dès 4h. J’ai hâte d’être sur la route. Je sors du dortoir avec mon sac, pour préparer ma valise sans réveiller tous ceux qui partagent notre chambre. Ma collègue en fait autant. Je laisse fermer la porte du dortoir, me disant que nous pourrons prendre nos souliers – rangés pendant la nuit sur une étagère dans le dortoir – une fois que nos valises seront faites. J’entends la porte qui barre derrière nous. Les hospitaleros barrent souvent les portes une fois que tous sont au lit, de sorte qu’un intru ne puisse pas entrer et voler les sacs, souliers, etc., pendant que les péllerins sont au lit.

Décidément, Si, hier, j’avais raison de la trouver irritante, aujourd’hui c’est moi qui laisse énormément à désirer comme camarade de voyage.

Nous sommes pris dans le hall d’entrée de l’édifice, incapable de rentrer ou de partir, pendant près d’une demie heure, jusqu’à ce qu’un gentil monsieur matinal nous ouvre la porte.

Nous cheminons, enfin, à la noirceur. Or, Naverette est un joli petit village sur une côte, mais la sortie vers le camino est très mal indiquée. Nous nous égarons à plusieurs reprises. Un monsieur d’un certain âge nous remet sur le droit chemin, en secouant de sa cane.

Nous avançons bien pendant plus d’une heure, mais il y a peu de flèches ou de coquilles (indications habituelles du camino) sur notre parcours. Une grande flèche inscrite par terre indique un virage. Nous la suivons sans hésiter. Nous faisons 2 km à la noirceur, jusqu’à l’entrée de Sotes, avant de constater que nous avons suivi un détour qui n’a rien à voir avec notre plan pour la journée. Je me sens véritablement sot.

J’avance à toute vitesse pour reprendre le temps perdu. Ma collègue s’attarde souvent sans sembler comprendre que nous avons ajouté 4.4 km inutiles à une journée où 27 km étaient déjà au programme.

Après 8h de marche, dont les 2 dernières en montée sous le soleil, nous arrivons à Azorfa. Ce petit village, à peine plus gros que mon patelin de Perkinsfield, existe uniquement à cause du camino. Les dortoirs sont organisés en chambres munies de deux seuls lits. Les gars séjournent avec d’autres gars, et vice versa. J’ai, enfin, un tout petit brin de sainte paix, et ça me fait un monde de bien. J’envisage la marche solitaire, dorénavant.

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Je partage une chambre avec un groupe de personnes, rencontrées en route. Nous décidons de marcher ensemble, dès 5h30 du matin. Nous cheminons d’abord à la noirceur. Nos lampes, unies, éclairent assez bien la route pour pouvoir avancer rapidement, même à la noirceur. Nous sommes heureux de faire équipe et d’avancer sous les étoiles. Certains chantent et d’autres rient en bavardant et en marchant. L’être humain est un animal social, cette marche en est la preuve.

Mais le camino est aussi un environnement qui amplifie les tempéraments et qui joue sur les dynamiques de groupes. L’inconnu, la fatigue, la chaleur, les différences culturelles et interpersonnelles font toutes en sorte que les émotions qui se manifestent chez certains sur ce chemin sont plus vives qu’elles ne le seraient dans nos milieux quotidiens respectifs. Pour toute sa beauté et sa quiétude, le camino peut aussi être un véritable « pressure cooker ».

Nous arrivons à Logroño peu après la levée du soleil. Entrer en ville à pied, manœuvrer dans le trafic et sur des trottoirs bondés de monde, fait en sorte que certaines tensions montent à la surface. L’une de notre corvée sens un besoin criant de café. On perd du temps et on perd notre chemin à chercher un resto qui lui convient. Puis une fois assis, il est difficile de repartir. Les discussions se prolongent et sont de moins en moins concluantes. Certains passeront la journée à explorer la ville, d’autres veulent filer vers le prochain village. Tout ce temps, la température ne fait que monter. Il fera 37 dégrées à l’ombre cet après-midi.

Je chemine avec une autre membre du groupe. Nous sortons enfin du labyrinthe de la ville et passons par un immense parc. Nous marchons sur de l’asphalte et sur du béton. Cette surface me plaît, car elle est uniforme. Ça me permet d’avancer plus vite et d’être moins anxieux devant la possibilité d’une pierre ou d’un trou qui provoquerait une blessure soudaine. Ma collègue n’est pas du tout heureuse. Elle boit peu d’eau. Elle s’arrête souvent et traine la patte en marchant. La surface lui blesse les genoux. Elle chiale constamment. Je la trouve épuisante.

Nous arrivons, au bout de quelques 7 heures de marche, à l’albergue que j’ai réservé. Nos lits nous attendent. Nous sommes chaleureusement accueillis par une famille qui a transformé sa maison en un point d’arrêt pour les péllerins. Nous partageons une salle, grosse comme la cuisine à ma mère, avec une vingtaine d’autres voyageurs, tous épuisés, plusieurs blessés aussi. Nous partageons aussi une seule toilette.

Enfin, nous partageons un repas. En toutes simplicité, nos hôtes nous invitent à prendre place pour un repas avec plusieurs de nos co-chambreurs. Nous discutons allègrement de la cause Pastorius en Afrique du Sud, du système juridique dans nos pays respectifs, de la présidence de Obama et de la prochaine campagne électorale aux États-Unis.

Par bouts aujourd’hui, j’étais tout à fait que « l’enfer, c’est les autres. » Dans la vie, et sur le camino, il faut doser le temps social et le temps solitaire. Et je l’avoue, j’ai besoin de plus que la part moyenne de solitude. Je savais d’avance que le Camino serait éprouvant à cet égard.

En fin de soirée, je m’assoie dehors et jase brièvement avec notre hospitalero. Il a environ mon âge. Il passe ses journées à accueillir les péllerins qui passent par chez lui. Il m’explique qu’il a marché le camino à maintes reprises. Il trouve abhorrent l’achallandage sur le camino cet automne. Ça incite plusieurs à prendre l’autobus pour une partie du trajet, ou à réserver leurs chambres à l’avance – ce qui est mal vu par plusieurs. Il m’explique l’idée de « Sobre la marcha. » Se laisser aller à la marche… Suivre le chemin, sans pour autant tenter de tout prévoir. Je tâcherai de me rallier à cette idée… Mais j’avoue que l’idée de dormir dans un champ m’inspire peu.

Ma meilleure marche à date. 21 km en 4.5 hrs. Quelques collines, quelques vallées, un peu de compagnie, très peu de douleur, une brise soulageante! Et heureusement! Une soirée peu agréable à l’auberge où nous étions tassé comme des rats avec seulement 2 toilettes pour plus de 100 personnes. Je quitte à toute vitesse un albergue lamentable, trop rempli, mal équipé, avec en tout 3 douches et toilettes pour plus d’une centaine de péllerins.

Je marche à compter de 5h45, à la noirceur. Je constate que c’est alors, avant que le soleil ne soit trop haut, que je suis à mon meilleur.

Après environ 90 minutes, la musique commence à jouer dans ma tête. Je l’ai peu entendue jusqu’à date. Je ne m’attendais pas forcément à ce que la première toune que je fredonne de la journée soit « Mamas don’t let your babies grow up to be cowboys, mais pourquoi pas. J’enchaîne avec quelques chansons gospel, puis du James Taylor. Le temps se passe vraiment très bien. Je ne prétend ni comprendre ni commander mon jukebox intérieur, mais je demeure bien heureux de le compter parmi mes ressources personnelles.

Je passe parmi des vignes, des oliviers, des figuiers. Des petites côtes, des petites vallées, c’est ce que j’imaginais et je souhaitais en planifiant ce voyage. Je suis heureux dans mon cœur. En sortant d’une section parmi des arbustes, je trouve des petites piles de pierre et de papier. Les péllerins s’arrêtent ici pour noter des vœux, des souhaits, des prières. La majorité se situe dans une de deux catégories: des vœux de buen camino pour ceux qui viendront après nous ou des prières qui visent un être cher vivant ou défunt.

Quelques uns parmi vous ont commencé à poser des questions existentielles, ou plutôt, voudriez savoir où j’en suis rendu par rapport à mes réflexions sur certaines questions existentielles. J’aborderai ça à l’avenir. Pour l’instant, je dirai que j’ai plusieurs listes avec moi sur ce voyage. L’une d’elle comprend des questions ou des sujets par rapport auxquels je compte méditer lors de mes marches. Je n’ai pas de réponses. Ni pour moi, ni pour autrui. Mais j’ai le goût de prendre le temps de réfléchir, d’observer, d’écouter, et de partager avec quiconque voudra entendre mon grain de sel…

camino9_01Aujourd’hui, devant ces petites piles de pierre, je réfléchie par rapport à l’amour. L’amour est omniprésente sur le Camino. Elle se manifeste souvent par des péllerins qui marchent à l’honneur d’un ou d’une bien aimée. Je l’observe à maintes reprises, à tout les jours, quand des couples qui marchent le Camino ensemble se tiennent par la main sur la route. Je l’entend, dans l’histoire d’un retraité de la Nouvelle-Écosse qui s’est entraîné pendant six mois, après des décennies passées sur un divan, à regretter la fin de sa « vie productive ». Malgré l’absence d’espace personnelle et la présence perpétuelle d’inconnus, je témoigne de centaines de petits gestes affectueux sur cette route. Des gens qui s’arrêtent pour panser les blessures d’étrangers sur la route, des gens qui partagent leurs repas, leur eau, leur équipement, en appui à autrui. On s’entraide systématiquement. Je vois de l’amour partout et me demande pourquoi elle est si peu évidente dans nos vies occidentales. Certains seront même mal à l’aise de me lire, ou de réfléchir eux-même à ce sujet. Pourquoi? Parce que nos vies ne nous laissent que peu de temps et peu de place à accorder à ceux et à qu’on aime véritablement et profondément?

camino9_02Chez ceux de ces péllerins qui se sont attardé pour noter un vœux et le ranger sous une pierre au bord du Camino, l’importance de l’amour est palpable. Je me demande ce qui en fait un sujet anodin, insignifiant ou gênant dans nos vies ordinaires. Je remarque un graffiti « mas amor por favor ». Contrairement à mes réflexes canadiens, je ne fais pas de blague. Plutôt, je me dis que c’est un beau vœux à offrir à l’ensemble de l’humanité. D’autant plus en ce 11 septembre.

estella_05Une excellente soirée, en bonne compagnie, à Estella. J’apprends à gérer ma première ampoule. C’est légèrement gross, mais drôlement soulageant.

J’anticipe la fontaine de vin à 2 km de la ville. Partout sur notre parcours on trouve des fontaines publiques où les péllerins peuvent remplir leurs bouteilles et leurs gourdes. Un bar local a commandité une fontaine qui verse du vin plutôt que de l’eau.

On ne la remarque même pas. Une occasion râtée de prendre un p’tit coup avant midi. De mon point de vue, ce n’est pas la fin du monde.

Nous marchons parmi les collines. Nous marchons parmi des vignes et des oliviers. Des champs de glaise rouge, lourde. Je m’étonne que l’on puisse faire pousser quoi que ce soit.

estella_03Après 5 hrs de marche, nous arrivons à un oasis au plein milieu des champs. Quelqu’un a installé une tente et vent des bouteilles d’eau et du jus d’orange frais. Ils font jouer de la musique à pleine tête. On se croirait dans un disco.

Je marche 24 km sous un soleil intense. C’est l’automne au Canada, mais il fait entre 32 et 34 degrées. Faut se méfier de la chaleur. Je complète ma routine rapidement, et je sors prendre du sangria avec d’autres péllerins. Mon corps n’était pas fort aujourd’hui, mais le moral l’était.

puente_01Il n’y a pas de taxis à Puente la Reina. Je me tape la maudite montée à nouveau. Pas du tout content dans mon cœur.

Meñure, c’est d’la marde. Je passe à toute vitesse.

Ciraqui, c’est magnifique. Une ville antique perchée sur une côte au milieu de nullepart. Je m’arrête 5 minutes pour un café, une banane et de l’eau.

Pour le reste des 24 km, pas une seule pause de plus de 30 secondes. C’est la course sur le sentier. Un long défilé de centaines de péllerins, qui se précipitent vers Estalla.

puente_03Nous passons par de magnifiques champs de vignes et de tournesol. Puis une série de villages sur des collines. Je prie qu’il restera des lits à mon arrivée. Je manque d’eau à 3 km de ma destination.

La rumeur veut que depuis des semaines, les albergues à Estalla ouvrent leurs portes à midi, et sont pleines avant 13H. J’arrive à midi trente et il reste des places. Je m’écrase. Je cherche un liquide quelconque pour me rafraîchir.

puente_05Au bout d’un moment d’affection particulier pour le dernier coke diète dans la machine, je retrouve des forces, et la routine. Eau, douche, lessive.

Puis je pars à la recherche d’un guichet. Je croise un couple de Seattle que je connais d’Orisson. Les banques, et même les guichets, font la sieste. Nous prenons un verre à la place Mayor. Ça fait du bien de rire.

Au retour à l’albergue, j’écoute discrètement une discussion entre un péllerin de Singapour et un autre du Danemark. Magique ce Camino, malgré la douleur et la fatigue.

cizor_04L’Albergue à Cizur Menor est magnifique. L’hotesse, Mme Roncal est d’un charme et d’une générosité extrème. Quel plaisir de passer une journée dans cet oasis. Malheureusement, je cochambre avec les membres d’un choeur français de ronflement. Personne ne dors de la nuit.

La sortie de Cizur Menor se fait à la noirceur. Je croise un groupe de péllerins qui tournent en rond à chercher une flèche, une coquille, une indication quelconque qui permettrait de se repérer. On s’entraide, et au bout d’un moment, on se retrouve sur le sentier. Je rencontre Valérie, qui reconnaît mon accent canadien au même moment que je reconnais le sien.

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Nous montons ensemble jusqu’à l’Alto del Perdon. C’est plaisant de trouver un accent et des référents qu’on reconnaît. La montée est rude, surtout le ventre vide, mais la jasette est agréable et facile, et la vue panoramique au sommet est extraordinaire. On y trouve les vestiges d’un couvent du moyen âge. La tradition veut que les péllerins qui se rendent jusqu’au sommet obtiennent l’absolution de leurs péchés. Je me sens déjà un peu plus léger. On y trouve aussi une magnifique sculpture en fer, et des vistas incroyables.

La route me fait passer entre une quarantaine d’aéoléennes au sommet des montagnes. On chemine dans de la boue et des roches la majeure partie de la journée. Une journée agréable, sociale, passée à cheminer en tandem avec une inconnue, sans voir le temps passer.

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Arrivée à Puente la Reina, le point d’arrêt anticipé pour la journée, je me sens encore en pleine forme. On a le vent dans les voiles. Sachant que la plupart de nos comparses s’arrêteront à Puente la Reina, on se dit que ça pourrait être le fun de prendre de l’avance. Il fait beau, aussi bien en profiter! Cheminons jusqu’à Meñure… C’est seulement 5.6 km de plus.

Cet une ballade agréable. Le soleil tape, mais tout va bien pendant 2 km. Puis, c’est une montée en flèche qui dure 3,6 km. On souffre tout le long, à l’exception de quelques mètres où le soleil à la gentillesse de se tasser derrière un nuage.

Arrivée à Meñure, on est ravis, dégoulinant et déshydraté.

C’est alors que L’hospilatero nous informe que tout est complet. Chez lui et pour les 2 prochains villages. On devra faire 15 km de plus, sans savoir si un lit nous attend à Estalla, où personne ne répond au téléphone à l’auberge.

Nous faisons demi-tour en souhaitant trouver des places qui restent aux grands albergués de Puente la Reina. On y arrive, mais complètement à vide d’énergie, d’eau et de volonté. J’aurai parcouru 32.5 km.

Mettons ça en perspective. 32.5 km à Ottawa, c’est 20 minutes sur l’autoroute pour souper chez des amis à Gloucester. C’est à peine un aller retour de Perkinsfield à Lafontaine. C’est la distance entre la sortie Yongue et Victoria Park sur la 401.

Sur le Camino, c’est 10 heures de marche, 4.5 litres d’eau, des pieds qui hurlent, un dos plié, un besoin de sommeil urgent et un nouvel amitié bien soudé par deux personnes qui ont passé une journée de folie à pleinement profiter du Camino.

Je prends ma douche, et me couche aussitôt. Pas de lessive, rien. Je dégouline encore. L’épuisement, c’est ça. Demain, je prévois un taxi jusqu’à Méñure pour reprendre la longueur d’avance. J’aurai vécu ce trajet dans les deux sens… Pas du tout besoin de le revivre une troisième fois. Leçon apprise: le Camino est chargée, faudra réserver dorénavant. Puis, faudra savoir avouer que malgré tout, j’ai des limites. Une montée folle après 8 heures de marche est en tête de la liste.

Je m’ennuie de la Saskatchewan. Des plaines. De tout ce qui est plat. Je fredonne du Anique Granger. J’écoute chanter Gen Toupin avant de m’endormir.

de zubiri_04Il y a la marche, le voyage, la quiétude, la simplicité, mais ce qui me frappe le plus depuis le début de mon Camino, se sont les rencontres avec d’autres péllerins. Elles sont souvent de brèves, fragmentaires puisque l’un parle à peine la langue de l’autre, mais elles sont toujours joyeuses, chaleureuses et profondes.

Dans l’autobus entre Canbo et St Jean, Loretta s’assoie à côté de moi. Elle cesse de parler juste assez longtemps pour respirer. Elle est venue de l’Afrique du Sud. Elle est persévérante et ne recule pas devant les grandes montées.

À St Jean, j’échange brièvement avec Davy, un Écossais septagénaire drôle, bon vivant, légèrement fou sur les bords, débordant de vie. Je rencontre Rebecca de l’Alaska, qui me demande de confirmer certains détails de la carte pour les prochains jours. « How many feet are there in a meter? So this mountain were climbing tomorrow is 4200 feet high?  And how many km make a mile? OK. I can do that over two days. » En voilà une qui incarne l’esprit du Camino. Elle me fait sourire.

Je rencontre Oliver, ou plutôt Catherine, qui avait donné son nom de famille pour réserver sa place dans une tente à Orisson. L’équipe à l’accueil s’étonne qu’elle soit une femme. « Vous êtes Oliver? Mais vous n’êtes pas un homme! Vous deviez partager une tente avec Monsieur Thibault… Comment? Dubeau? Mais ça alors! »

Je passe l’après-midi à bavarder avec Jane, aussi de l’Afrique du Sud. Elle enseigne l’ergothérapie à l’Université de West Cape. Nous j’assons ergo, famille, équité, Amazing Race, Fruit Loops, l’essentiel de la vie!

Puis, y a Ken. « Ken from Philadelphia, originally from Boston ». Il hurle de joie à chaque fois qu’il croise un autre Américain. Il s’est remplacé une hanche il y a deux mois et demi. Un homme remarquable.

Dans la tente avoisinante à Orisson, deux de mes femmes préférées au monde: Anna et Theodora deux cousines de la Hollande. Si elles ont 30 ans, c’est à peine. Elles montent et décendent les côtes à pleine vitesse. Ce sont des forces de la nature. Je les croise à 7 reprises le troisième jour. Elles sont inépuisables.

De la Suède, Hannah et sa mère, qui font le chemin ensemble. S’il y a des anges au paradis, elles ont sûrement le visage, le sourire et le rire de Hannah. Elle a les yeux mouillés quand elle me confie qu’elle entreprend ce voyage avec sa mère avant de quitter le foyer familial pour aller enseigner le snowboarding à Whistler en Colombie-Britannique.

Sarah, de Hambourg, à qui je parle bien sûr de mon hambourgeois préféré de l’univers théâtral. Elle me confie son besoin de prendre un temps d’arrêt, que pour elle, après une triste histoire de taxage au travail.

Mon préféré, depuis le début, c’est Lee. Il est Japonais et baragouine quelques bouts de phrase en anglais. Mon japonais est nonexistant. Il escale les montagnes comme par magie. Tout léger sur ses pieds. Il flotte presque. Quand j’arrive à le suivre pendant quelques km, je sais que j’ai raison d’être fiers. À chaque fois qu’on se croise, on se donne un thumbs up et un gros sourire. Au haut du Col de Leopeder, on s’arrête à quelques pas l’un de l’autre pour manger nos sandwichs avant la décente. Avant de partir, on se salue d’un hochement de tête. En bas, après la messe à Roncevalles, il vient me trouver. Il me donne sa main et me tire dans un gros hug. Sans dire un mot, nous sommes devenus des amis à vie.

Nous partageons tous ce Camino, ces moments singuliers, éprouvants, pleins d’épreuves et d’amour. J’ignore si nos chemins se croiseront à nouveau, mais je l’espère.

Pamplona

Une courte journée de marche aujourd’hui.

Les trottoirs sont vides. Les rues aussi. Je croise trois femmes pomponnées à Trinidad et deux péllerines françaises, sinon, je suis seul au monde. Je trLe pont Sainte Marie et la Porte française me permettent de pénétrer la vieille ville.

J’entre dans Pamplone. Il y a des verres de plastiques et des déchets partout dans les rues de la vieille ville. Ça sent la bière. Je semble avoir râté une belle soirée de fête. Plus tard, on m’explique qu’il y avait un festival en ville et un match de football contre la ville avoisinante. La fête a duré jusqu’à 4h30.

À 8h30, sur Calle Mayor, je témoigne – avec quelques autres péllerins – d’une bagarre entre un saoul et le propriétaire d’une boutique. L’un tape sur l’autre et ses amis le laissent faire. Nous passons rapidement. Craintifs. Ébranlés. Quelqu’un appèle la police. Je sors de Pamplone sans délai.

Je rencontre une amie Japonaise et Hannah et sa mère à la sortie de la ville. Ça me soulage. J’aurais pu pousser encore un peu, mais dans 5 km une autre grande montée débute, et j’aimerais être frais et dispo quand je l’aborderai. Je m’arrête dans un parc à Cizur Menor et attend l’ouverture de l’Albergue.

Pamplone n’est pas pour moi.