Étape 10 – De Viana à Navarette

Je partage une chambre avec un groupe de personnes, rencontrées en route. Nous décidons de marcher ensemble, dès 5h30 du matin. Nous cheminons d’abord à la noirceur. Nos lampes, unies, éclairent assez bien la route pour pouvoir avancer rapidement, même à la noirceur. Nous sommes heureux de faire équipe et d’avancer sous les étoiles. Certains chantent et d’autres rient en bavardant et en marchant. L’être humain est un animal social, cette marche en est la preuve.

Mais le camino est aussi un environnement qui amplifie les tempéraments et qui joue sur les dynamiques de groupes. L’inconnu, la fatigue, la chaleur, les différences culturelles et interpersonnelles font toutes en sorte que les émotions qui se manifestent chez certains sur ce chemin sont plus vives qu’elles ne le seraient dans nos milieux quotidiens respectifs. Pour toute sa beauté et sa quiétude, le camino peut aussi être un véritable « pressure cooker ».

Nous arrivons à Logroño peu après la levée du soleil. Entrer en ville à pied, manœuvrer dans le trafic et sur des trottoirs bondés de monde, fait en sorte que certaines tensions montent à la surface. L’une de notre corvée sens un besoin criant de café. On perd du temps et on perd notre chemin à chercher un resto qui lui convient. Puis une fois assis, il est difficile de repartir. Les discussions se prolongent et sont de moins en moins concluantes. Certains passeront la journée à explorer la ville, d’autres veulent filer vers le prochain village. Tout ce temps, la température ne fait que monter. Il fera 37 dégrées à l’ombre cet après-midi.

Je chemine avec une autre membre du groupe. Nous sortons enfin du labyrinthe de la ville et passons par un immense parc. Nous marchons sur de l’asphalte et sur du béton. Cette surface me plaît, car elle est uniforme. Ça me permet d’avancer plus vite et d’être moins anxieux devant la possibilité d’une pierre ou d’un trou qui provoquerait une blessure soudaine. Ma collègue n’est pas du tout heureuse. Elle boit peu d’eau. Elle s’arrête souvent et traine la patte en marchant. La surface lui blesse les genoux. Elle chiale constamment. Je la trouve épuisante.

Nous arrivons, au bout de quelques 7 heures de marche, à l’albergue que j’ai réservé. Nos lits nous attendent. Nous sommes chaleureusement accueillis par une famille qui a transformé sa maison en un point d’arrêt pour les péllerins. Nous partageons une salle, grosse comme la cuisine à ma mère, avec une vingtaine d’autres voyageurs, tous épuisés, plusieurs blessés aussi. Nous partageons aussi une seule toilette.

Enfin, nous partageons un repas. En toutes simplicité, nos hôtes nous invitent à prendre place pour un repas avec plusieurs de nos co-chambreurs. Nous discutons allègrement de la cause Pastorius en Afrique du Sud, du système juridique dans nos pays respectifs, de la présidence de Obama et de la prochaine campagne électorale aux États-Unis.

Par bouts aujourd’hui, j’étais tout à fait que « l’enfer, c’est les autres. » Dans la vie, et sur le camino, il faut doser le temps social et le temps solitaire. Et je l’avoue, j’ai besoin de plus que la part moyenne de solitude. Je savais d’avance que le Camino serait éprouvant à cet égard.

En fin de soirée, je m’assoie dehors et jase brièvement avec notre hospitalero. Il a environ mon âge. Il passe ses journées à accueillir les péllerins qui passent par chez lui. Il m’explique qu’il a marché le camino à maintes reprises. Il trouve abhorrent l’achallandage sur le camino cet automne. Ça incite plusieurs à prendre l’autobus pour une partie du trajet, ou à réserver leurs chambres à l’avance – ce qui est mal vu par plusieurs. Il m’explique l’idée de « Sobre la marcha. » Se laisser aller à la marche… Suivre le chemin, sans pour autant tenter de tout prévoir. Je tâcherai de me rallier à cette idée… Mais j’avoue que l’idée de dormir dans un champ m’inspire peu.

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