Camino – Visages sur mon passage

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Au fil des kilomètres, les visages que l’on croise à plusieurs reprises sont nombreux. Les blessures viennent freiner les plus rapides. Certains gèrent mieux les côtes, d’autres les plaines. Chaque village, chaque albergué, marque une occasion surprenante de revoir quelqu’un que l’on croyait soit loin devant, ou loin derrière nous.

J’ai un semblant de famille sur le Camino. Jane, avec qui j’ai marché très tôt le matin pendant plus d’une semaine, Eliane et Brian et Susan.

Couple typique du Seattle,  Eliane travaillait pour la centrale administrative de Starbucks alors que Brian travaillait chez Microsoft. Pèlerins au sens pur, ils ont quittés leurs emplois respectifs et vendu leur maison pour mieux prendre la route. Ils m’expliquent que le Camino, que Eli a d’ailleurs déjà parcouru en solo, n’est pour eux qu’une étape d’un séjour d’environ 6 mois en Europe. Eli est l’une des deux personnes que je croise sur le Camino qui ne fait aucune ampoule, et qui semble cheminer aisément, sans douleur. Elle aime chanter. Quand nous marchons ensemble avant la levée du jour, nous chantons « Singing in the rain »… par une journée où il n’y aura pas un seul nuage dans le ciel et il finira par faire 38 dégrées en après-midi. L’ironie et le plaisir.

Brian à plus de difficulté. Comme moi, il trouve que le Camino est une rude épreuve. Il partage aussi mon dédain pour les albergués… Et pour John Brierley. On se dit qu’on pourrait rédiger « The Gentleman’s Guide to the Camino; Fine Hotels on the Way to Compostella ». L’idée me plait.

L’amour qu’ils ressentent l’un pour l’autre est palpable. C’est un couple qui communique bien, qui partage des ambitions semblables et une même vision du monde. Ils sont beaux à voir!

Susan est une de ces personnes qui sait lire les gens, qui les voit clairement. C’est une femme forte et brillante. Son corps la trahie sur ce voyage. D’abord, elle se blesse au genou. Elle est la première à m’apprendre le mot « hielo », Espagnol pour « glace ». Puis, ses pieds sont recouverts d’ampoules. Elle souffre beaucoup. Mais elle est experte des farmacias! C’est elle qui me parle du Compede pour la première fois… Cette substance magique dont les Européens se servent pour recouvrir leurs ampoules. Je lui offre du duct tape canadien en contrepartie.

C’est grâce à Jane Que j’apprends à connaître ces gens. Elle se dit la mère adoptive du groupe. Mère poule, certainement, mais aussi une véritable mère, pleine de tendresse et de bonne volonté pour ceux qu’elle rallie au groupe. Prof d’ergothérapie en Afrique du Sud, le bien-être de notre petit regroupement lui tient à cœur. 

Maria vient du Danemark. Je suis étonné par le nombre de femmes du Danemark, dans la soixantaine, que je croise sur le Camino. Elles sont fortes, souriantes, heureuses d’être sur la route, malgré les rigueurs et la douleurs. Elles prennent plaisir à la vie. Maria, par contre, marche seule et dans le silence. Nous soupons à la même table à Orisson, mais je l’entends à peine prononcer un seul mot au cours du repas, et rien du tout depuis. Elle a toujours un sourire aux lèvres, un air un peu rêveur. 

À Trinidad, assis dans la cour du monastère où nous passerons la nuit, je partage mon jus d’orange avec elle. Elle me parle du besoin de silence pour s’ouvrir à soi. Une travailleuse sociale jeune retraitée car son boulot était devenu trop bureaucratique. J’ai au moins un ami qui se reconnaîtrait dans cette histoire. Elle parle longtemps. D’un seul jet. Comme si elle gardait tout ça embouteillé depuis des semaines. Elle m’explique que c’est son troisième Camino. Plutôt, c’est sa troisième tentative de Camino. Elle a dû renoncer à son premier voyage pour entrer chez elle, soigner un fils qui a presque mon âge, gravement blessé dans un accident de voiture. À sa deuxième tentative, c’est elle-même qui subit la blessure. Elle se casse une jambe sur un des sentiers près de Logroño. Elle doit renoncer, à nouveau, à Santiago. Elle revient à la charge cette fois, et se dit plus à l’écoute du camino… Plus consciente de sa cadence, moins perturbé par des distractions mondaines. Son ouverture me touche beaucoup. Je lui souhaite, enfin, de pouvoir poser les pieds à Santiago.

Je croise Clare, pour la première fois, à la sortie de Leòn. J’ai pleinement profité du petit déjeuner à mon hôtel, et part donc après 8h. Je suis étonné de voir d’autres pèlerins qui partent aussi tard que moi. Je la remarque à sa sortie d’une boulangerie. Elle est difficile à ne pas remarquer… Elle est rayonnante, même dans la tenue habituelle de pèlerin. Je la regarde entrer dans un albergué et saluer ses copains de marche avec beaucoup d’enthousiasme, fière d’avoir trouvé du pain frais pour tous. Je la retrouve quelques heures plus tard, à l’entrée du camping à Castrojeriz. L’accueil n’est pas clairement indiqué et nous sommes trois à chercher la réception au bout d’une longue journée de marche. C’est alors que je rencontre Jesse, son copain de marche. Il n’a pas l’air heureux dans son cœur. Nous trouvons l’accueil et, heureuse surprise, on nous propose trois lits dans un petit chalet, plutôt que dans un grand dortoir. C’est le bonheur. Chacun s’empresse à s’installer, puis Clare s’affirme: « Ok guys, boots off and outside! It smells like man in here! » Jesse est blessé (shin splints) et démoralisé. Clare le soigne comme le ferait une infirmière de vocation. Elle est tendre et patiente au plus haut point. Une semaine plus tard, je la croise à ma sortie d’Astorga. Mon genou gauche supporte à peine mon poids et elle vient de passer une journée au lit à souffrir d’un empoisonnement alimentaire (la paella à Andrew? Peut-être bien!) Nous marchons ensemble pendant la matinée. Ce sont parmi mes plus belles heures du Camino. Elle m’explique qu’elle travaille dans une bibliothèque à Perth, en Australie. C’est son premier voyage solo et son premier séjour. Elle est joyeuse… Perpétuellement joyeuse. Clare is a tough cookie. C’est une femme forte, qui prend plaisir à vivre simplement. Je l’admire. Elle m’offre une épinglette en forme de kangourou au moment où on se quitte. Depuis, je porte ce petit emblème sur mon chapeau.

Je soupe avec John et Cathy au repas collectif de l’albergué à Bellorado. C’est un couple de jeunes retraités du Minnesota. Un enseignant et une infirmière. Ni un, ni l’autre n’est intéressé par une vie sédentaire, devant la télé. Nous parlons de Obama, du piètre état du système de santé publique Américain, de l’importance d’une éducation universelle de qualité. Puis, ils me confient que leur beau-fils est le cuisinier en chef de Minnesota Twins. » Isn’t Justin Morneau (ancien joueur de premier but des Twins) Canadian? Our son in law got to know him really well… Nice fella. We get free tickets all the time ». Ceux qui connaissent ma passion pour le baseball pourront deviner que la discussion m’allume drôlement!

Leanette and James sont un couple remarquable du Texas. Je les rencontre sur la terrasse à El Acebo. À leur entrée en ville tout le monde les salue et les félicite… Plusieurs vont jusqu’à les applaudir. El Acebo est à mi-chemin d’une descente effrayante de montagne, qui dure 15 km. Ils sourient… Soulagés d’arriver en ville. Assis à ma table pendant que James passe au bar s’acheter une bière, Leanette me raconte qu’ils chérissent l’idée de ce voyage depuis plusieurs années déjà. Ils viennent de finir de payer leur hypothèque et les enfants sont grands, alors le moment du périple est venu. Leanette chemine dans un fauteuil roulant, que James pousse avec courage, depuis bien avant mon début de Camino. Il m’explique qu’ils devront filer vers la prochaine ville pour acheter de nouveaux freins… Tellement la descente à été pénible. Il prend deux bières dans le temps de le dire. Leur complicité est évidente.

Je rencontre Chris à la sortie du train à Sarria. Elle sort du mauvais bord. Vue qu’elle est la première à débarquer, nous sommes une dizaine qui suivons derrière elle. Heureusement qu’un autre train ne passait pas… Sinon, fin de camino! Nous prenons un café ensemble et elle sert d’interprète entre moi et la proprio, qui raconte (à pleine vitesse et avec verve, dans un mélange d’Espagnol, de Gallego et de Portugais) qu’avant notre arrivée, un homme a tenté de voler le contenu de sa caisse. Elle est encore à fleur de peau. (Il semble qu’elle l’aurait taper dessus jusqu’à ce qu’il file, sans pour autant informer la police. Elle craint le retour du voleur inepte.) Chris arrive de Barcelone. Elle n’a qu’une semaine pour faire le Camino… Ce pourquoi elle part de Sarria. Elle est drôle, parle un Anglais passable avec un accent charmant, et a l’air d’avoir l’âme d’une véritable vagabonde. C’est une fille cool. Elle se tisse rapidement un réseau sur le chemin. Je la revoit partout en Galicie, tantôt avec un groupe de jeunes femmes, tantôt avec des gars du Sud de l’Espagne. Elle me remonte le morale, me conseille des restos (dont Ezekiel pour de l’excellente pulpo ala Gallego à Melide, et m’aide à repérer le Camino à la sortie de la ville. Elle travaille en génie mécanique, mais son boulot la passionne peu. Elle dévore la vie. L’avenir de l’Espagne me semble entre de bonnes mains.

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