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Au fil des kilomètres, les visages que l’on croise à plusieurs reprises sont nombreux. Les blessures viennent freiner les plus rapides. Certains gèrent mieux les côtes, d’autres les plaines. Chaque village, chaque albergué, marque une occasion surprenante de revoir quelqu’un que l’on croyait soit loin devant, ou loin derrière nous.

J’ai un semblant de famille sur le Camino. Jane, avec qui j’ai marché très tôt le matin pendant plus d’une semaine, Eliane et Brian et Susan.

Couple typique du Seattle,  Eliane travaillait pour la centrale administrative de Starbucks alors que Brian travaillait chez Microsoft. Pèlerins au sens pur, ils ont quittés leurs emplois respectifs et vendu leur maison pour mieux prendre la route. Ils m’expliquent que le Camino, que Eli a d’ailleurs déjà parcouru en solo, n’est pour eux qu’une étape d’un séjour d’environ 6 mois en Europe. Eli est l’une des deux personnes que je croise sur le Camino qui ne fait aucune ampoule, et qui semble cheminer aisément, sans douleur. Elle aime chanter. Quand nous marchons ensemble avant la levée du jour, nous chantons « Singing in the rain »… par une journée où il n’y aura pas un seul nuage dans le ciel et il finira par faire 38 dégrées en après-midi. L’ironie et le plaisir.

Brian à plus de difficulté. Comme moi, il trouve que le Camino est une rude épreuve. Il partage aussi mon dédain pour les albergués… Et pour John Brierley. On se dit qu’on pourrait rédiger « The Gentleman’s Guide to the Camino; Fine Hotels on the Way to Compostella ». L’idée me plait.

L’amour qu’ils ressentent l’un pour l’autre est palpable. C’est un couple qui communique bien, qui partage des ambitions semblables et une même vision du monde. Ils sont beaux à voir!

Susan est une de ces personnes qui sait lire les gens, qui les voit clairement. C’est une femme forte et brillante. Son corps la trahie sur ce voyage. D’abord, elle se blesse au genou. Elle est la première à m’apprendre le mot « hielo », Espagnol pour « glace ». Puis, ses pieds sont recouverts d’ampoules. Elle souffre beaucoup. Mais elle est experte des farmacias! C’est elle qui me parle du Compede pour la première fois… Cette substance magique dont les Européens se servent pour recouvrir leurs ampoules. Je lui offre du duct tape canadien en contrepartie.

C’est grâce à Jane Que j’apprends à connaître ces gens. Elle se dit la mère adoptive du groupe. Mère poule, certainement, mais aussi une véritable mère, pleine de tendresse et de bonne volonté pour ceux qu’elle rallie au groupe. Prof d’ergothérapie en Afrique du Sud, le bien-être de notre petit regroupement lui tient à cœur. 

Maria vient du Danemark. Je suis étonné par le nombre de femmes du Danemark, dans la soixantaine, que je croise sur le Camino. Elles sont fortes, souriantes, heureuses d’être sur la route, malgré les rigueurs et la douleurs. Elles prennent plaisir à la vie. Maria, par contre, marche seule et dans le silence. Nous soupons à la même table à Orisson, mais je l’entends à peine prononcer un seul mot au cours du repas, et rien du tout depuis. Elle a toujours un sourire aux lèvres, un air un peu rêveur. 

À Trinidad, assis dans la cour du monastère où nous passerons la nuit, je partage mon jus d’orange avec elle. Elle me parle du besoin de silence pour s’ouvrir à soi. Une travailleuse sociale jeune retraitée car son boulot était devenu trop bureaucratique. J’ai au moins un ami qui se reconnaîtrait dans cette histoire. Elle parle longtemps. D’un seul jet. Comme si elle gardait tout ça embouteillé depuis des semaines. Elle m’explique que c’est son troisième Camino. Plutôt, c’est sa troisième tentative de Camino. Elle a dû renoncer à son premier voyage pour entrer chez elle, soigner un fils qui a presque mon âge, gravement blessé dans un accident de voiture. À sa deuxième tentative, c’est elle-même qui subit la blessure. Elle se casse une jambe sur un des sentiers près de Logroño. Elle doit renoncer, à nouveau, à Santiago. Elle revient à la charge cette fois, et se dit plus à l’écoute du camino… Plus consciente de sa cadence, moins perturbé par des distractions mondaines. Son ouverture me touche beaucoup. Je lui souhaite, enfin, de pouvoir poser les pieds à Santiago.

Je croise Clare, pour la première fois, à la sortie de Leòn. J’ai pleinement profité du petit déjeuner à mon hôtel, et part donc après 8h. Je suis étonné de voir d’autres pèlerins qui partent aussi tard que moi. Je la remarque à sa sortie d’une boulangerie. Elle est difficile à ne pas remarquer… Elle est rayonnante, même dans la tenue habituelle de pèlerin. Je la regarde entrer dans un albergué et saluer ses copains de marche avec beaucoup d’enthousiasme, fière d’avoir trouvé du pain frais pour tous. Je la retrouve quelques heures plus tard, à l’entrée du camping à Castrojeriz. L’accueil n’est pas clairement indiqué et nous sommes trois à chercher la réception au bout d’une longue journée de marche. C’est alors que je rencontre Jesse, son copain de marche. Il n’a pas l’air heureux dans son cœur. Nous trouvons l’accueil et, heureuse surprise, on nous propose trois lits dans un petit chalet, plutôt que dans un grand dortoir. C’est le bonheur. Chacun s’empresse à s’installer, puis Clare s’affirme: « Ok guys, boots off and outside! It smells like man in here! » Jesse est blessé (shin splints) et démoralisé. Clare le soigne comme le ferait une infirmière de vocation. Elle est tendre et patiente au plus haut point. Une semaine plus tard, je la croise à ma sortie d’Astorga. Mon genou gauche supporte à peine mon poids et elle vient de passer une journée au lit à souffrir d’un empoisonnement alimentaire (la paella à Andrew? Peut-être bien!) Nous marchons ensemble pendant la matinée. Ce sont parmi mes plus belles heures du Camino. Elle m’explique qu’elle travaille dans une bibliothèque à Perth, en Australie. C’est son premier voyage solo et son premier séjour. Elle est joyeuse… Perpétuellement joyeuse. Clare is a tough cookie. C’est une femme forte, qui prend plaisir à vivre simplement. Je l’admire. Elle m’offre une épinglette en forme de kangourou au moment où on se quitte. Depuis, je porte ce petit emblème sur mon chapeau.

Je soupe avec John et Cathy au repas collectif de l’albergué à Bellorado. C’est un couple de jeunes retraités du Minnesota. Un enseignant et une infirmière. Ni un, ni l’autre n’est intéressé par une vie sédentaire, devant la télé. Nous parlons de Obama, du piètre état du système de santé publique Américain, de l’importance d’une éducation universelle de qualité. Puis, ils me confient que leur beau-fils est le cuisinier en chef de Minnesota Twins. » Isn’t Justin Morneau (ancien joueur de premier but des Twins) Canadian? Our son in law got to know him really well… Nice fella. We get free tickets all the time ». Ceux qui connaissent ma passion pour le baseball pourront deviner que la discussion m’allume drôlement!

Leanette and James sont un couple remarquable du Texas. Je les rencontre sur la terrasse à El Acebo. À leur entrée en ville tout le monde les salue et les félicite… Plusieurs vont jusqu’à les applaudir. El Acebo est à mi-chemin d’une descente effrayante de montagne, qui dure 15 km. Ils sourient… Soulagés d’arriver en ville. Assis à ma table pendant que James passe au bar s’acheter une bière, Leanette me raconte qu’ils chérissent l’idée de ce voyage depuis plusieurs années déjà. Ils viennent de finir de payer leur hypothèque et les enfants sont grands, alors le moment du périple est venu. Leanette chemine dans un fauteuil roulant, que James pousse avec courage, depuis bien avant mon début de Camino. Il m’explique qu’ils devront filer vers la prochaine ville pour acheter de nouveaux freins… Tellement la descente à été pénible. Il prend deux bières dans le temps de le dire. Leur complicité est évidente.

Je rencontre Chris à la sortie du train à Sarria. Elle sort du mauvais bord. Vue qu’elle est la première à débarquer, nous sommes une dizaine qui suivons derrière elle. Heureusement qu’un autre train ne passait pas… Sinon, fin de camino! Nous prenons un café ensemble et elle sert d’interprète entre moi et la proprio, qui raconte (à pleine vitesse et avec verve, dans un mélange d’Espagnol, de Gallego et de Portugais) qu’avant notre arrivée, un homme a tenté de voler le contenu de sa caisse. Elle est encore à fleur de peau. (Il semble qu’elle l’aurait taper dessus jusqu’à ce qu’il file, sans pour autant informer la police. Elle craint le retour du voleur inepte.) Chris arrive de Barcelone. Elle n’a qu’une semaine pour faire le Camino… Ce pourquoi elle part de Sarria. Elle est drôle, parle un Anglais passable avec un accent charmant, et a l’air d’avoir l’âme d’une véritable vagabonde. C’est une fille cool. Elle se tisse rapidement un réseau sur le chemin. Je la revoit partout en Galicie, tantôt avec un groupe de jeunes femmes, tantôt avec des gars du Sud de l’Espagne. Elle me remonte le morale, me conseille des restos (dont Ezekiel pour de l’excellente pulpo ala Gallego à Melide, et m’aide à repérer le Camino à la sortie de la ville. Elle travaille en génie mécanique, mais son boulot la passionne peu. Elle dévore la vie. L’avenir de l’Espagne me semble entre de bonnes mains.

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cruz_01Je pose trois pierres au pied de la Croix de fer…

Depuis plus d’un millénaire, des pèlerins posent une pierre, portée depuis leur départ de la maison ou cueillie en cours de Camino, au pied de cette croix.

La légende veut qu’un pèlerin qui pose une pierre à cet endroit se voit soulagé de tout fardeau (pêché, tristesse, deuil, peine, etc.) La croix, dit-on, assume ces fardeaux, et en libère les pèlerins.

Des millions de pèlerins sont passé par cet endroit. Imaginez la quantité de pierres! On en trouve de toutes les tailles, portées depuis partout sur terre au pied de la croix. Le monticule fait 10 mètres de haut à certains endroits, et plus de 20 mètres de circonférence. Au bas, on s’étonne de trouver non pas des cailloux, mais des rochers de taille considérable. Au fil des ans, certains ont inscrit des notes sur leur pierre. Leur nom, leur pays d’origine. D’autres ont rangé des notes, des lettres, des photos, des icônes sous certaines pierres. Certains fixent une note ou une image à même le bas de la croix elle-même. Ce sont des prières, des histoires, des hommages à un être cher perdu. Il y en a des milliers. Ce sont des semblants d’intentions, pour soi, pour autrui.

cruz_05À son arrivée, chacun grimpe le monticule, pose sa pierre, sa note, etc. On respecte ses moments solitaires. Tout se fait dans le silence. Il y en a qui jasent à proximité, mais pas un mot ne se dit sur le site.

Au début de mes lectures, et depuis, le rite de la Cruz de fer m’interpelle. Au fond, n’avons nous pas tous une peine, un souvenir, un regret, un fardeau quelconque que nous ne souhaiterions ne plus avoir à porter dans la vie, mais dont on n’arrive jamais tout à fait à se défaire? Depuis ma blessure, il y a quelques jours, ce moment me motive, m’incite à poursuivre.

 cruz_04Je pose trois pierres.

La première, rouge, cueillie au cimetière à Perkinsfield, où repose mon père depuis bientôt 20 ans.

La seconde, bleue, cueillie dans un des jardins de fleur de ma mère, il y a quelques années.

L’espoir du soulagement, c’est peu de chose à offrir, vue la vie qu’ils m’ont donné.

La troisième, blanche, je l’ai cueillie il y a plus de trente ans, dans la cour de l’école du village où j’ai grandi. Il me reste encore un bout de chemin et de vie à faire, mais cette école n’est plus qu’un souvenir, tout comme l’enfant que j’étais à l’époque.

Je pose ces pierres et souhaite que nous puissions tous trouver une façon de soulager le fardeau que nous portons sur notre chemin.

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Ça y est. C’est le temps. Depuis trois jours, j’ai à peine quitté mon lit, sinon pour manger de temps en temps et pour passer à la farmacia. Toute l’équipe de l’hôtel est au courant. À l’entrée, à la sortie, au petit déjeuner, même la femme de ménage me demande comment va ma rodilla!

J’ai encore mal au genou gauche, et je marche tout croche, mais je n’en peut plus de rester embarré dans ma chambre. Je me dis que faudra prendre ça mollo. Je me rendrai au prochain village, à 6 km. Je sais que j’avance au ralentit, et chaque pas me fait mal, mais le Camino m’attends et je ne suis pas près à y renoncer.

Pendant ma convalescence, je refais ma valise. Je me débarrasse de tout ce qui ne m’as pas encore été utile. Bye bye chemise anti-bébittes! Peace out poncho de pluie! (Ça m’épargne quelques onces. Je me procure aussi un support pour genou. Ça me rassure… Pour la première fois depuis trois jours, je n’ai pas l’impression que je vais m’écraser dès que je me lève debout.

sortie_01Je déjeune, prend un café, puis je prend la route. C’est le jour du marché à Astorga. Je contourne les camions et les kiosques. Chaque pas est pénible. J’ai un sourire aux lèvres, grand comme le Canada.


Au bout de 20 minutes, je suis sorti de la ville. Je suis reconnaissant d’avoir pu me rendre si loin (2 km) après avoir eu autant de difficulté à me rendre à l’ascenseur depuis 3 jours.

En 75 minutes j’arrive à Murias de Rechivaldo. 6 km de fait. Je m’assoie, évalue la douleur, et décide de poursuivre encore un peu. En sortant du village, je retrouve Clare, l’australienne avec qui j’avais partagé un chalet à Castrojeriz. Quel plaisir de la retrouver. Au moment où nous nous sommes quitté, son copain de voyage avait une blessure grave à la cheville. Elle m’explique qu’il souffre encore, à piqué une méchante déprime, et chemine désormais par autobus. Clare, quand à elle, souffre aussi. Elle est malade et déshydraté depuis deux jours. Elle s’étonne de me voir marcher. « You’re leg’s really fucked up, isn’t it? You’re limping terribly! » 2 minutes après ce constat tout à fait juste, alors qu’elle prend une gorgée d’eau, elle me poignade de sa canne à marcher. Juste en-dessous du genou gauche. Elle s’excuse abondamment, et nous marchons ensemble, lentement, en riant.

Des escargots nous dépassent. Des limaces nous dépassent. Des octagénaires Allemands nous dépassent sans même nous remarquer. Nous rions. Nous constatons qu’en avançant au ralenti, nous apprécions davantage la beauté du paysage. Nous arrivons à Santa Catalina et je constate que mon rythme habituel n’est que peu affecté par ma blessure. Je me demande à quel point je marche lentement d’habitude!

Après 40 minutes de procrastination, Clare poursuit sa marche vers Rabanal. Elle prévoit arriver en fin d’après-midi. Je me trouve un lit, fais ma lessive, lève ma jambe, et passe l’après-midi à écouter le nouvel album (sublime!!!!!!) de Willows (aka: Geneviève Toupin) tout en regardant passer les nuages par la fenêtre de ma chambre.

Quelques mots sur la douleur: La quasi totalité des pèlerins souffrent pendant au moins une partie sinon tout le Camino. Je connais une seule personne qui n’a pas eu d’ampoules. Les tendinites et les entorses sont fréquentes. L’enflure est perpétuelle. Plusieurs se réveillent après quelques jours avec un ou plusieurs orteils bleu/noir. D’autres, et c’était très fréquent pendant la première semaine, perdent les ongles des orteils à force de monter et de descendre dans les montagnes. D’autres porteront de nouvelles cicatrices à leur retour au bercail, résultat d’une chute sur un sentier inégale ou une pente un peu trop raide.

Les os brisé, notamment les chevilles et les os du pieds sont aussi assez habituelles. Les pèlerins craignent ces blessures, qui peuvent mettre fin à la marche.

Les remèdes et baumes sont innombrables, tout comme les pharmacies. Les pilules sont universelles. L’ibuprofen est connue comme « pilgrim’s candy », et les pèlerins en avalent en quantités industrielles.

sortie_02Somme toute, je distingue entre deux sortes de douleur: la vieille douleur, et la nouvelle. La vieille douleur, les ampoules de la semaines dernière, nous rappelle que nous sommes vivants. La nouvelle douleur, inconnue, est une source importante d’anxiété. Est-ce grave? Est-ce que c’est permanent? Ce sont des questions qu’on se pose quotidiennement. Plus souvent, la douleur frêne notre progrès, nous frustre, viens saper l’énergie.  Certains sont même craintifs quand une vieille douleur s’atténue soudainement. Mais elle est un compagnon de route fidèle, et chacun de nous s’y habitue, et gère la douleur à sa façon. La douleur est une partie intégrale du Camino.

astorga_04Depuis plusieurs jours, je traverse la méseta. Une série d’étapes qui traversent les plaines au milieu de l’Espagne. La senda, cette autopiste pour les pèlerins, me mène d’un village à l’autre, et les kilomètres s’enchaînent . Les villages et les jours fondent les uns dans les autres.

La course aux lits s’est atténuée. Entre 12h30 et 13h30, peu importe où je suis rendu, je m’arrête et m’installe pour la nuit. J’ai trouvé mon rythme. Bonhomme allant, je parcours entre 20 et 25 km par jour. Je plonge dans mes pensées. Je fredonne. J’écris. Je réfléchi. Pour la première fois depuis des années.

Les pèlerins que j’ai connu disparaissent. Certains, plusieurs, renoncent à ces étapes qu’ils trouvent ennuyantes, où un paysage plat défile devant nos yeux à longueur de journée et où l’on peut marcher 20 km sans voir une habitation humaine. Ils sont nombreux à embarquer dans l’autobus pour filler à toute vitesse vers la prochaine ville.

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À Sahagun, je passe la nuit dans un immense couvent. Autrefois, des centaines de sœurs de Santa Cruz y résidaient. Ce sont les cousines des Sœurs de Sainte Croix omniprésentes en Huronie à une autre époque. Aujourd’hui, il reste 12 sœurs au couvent de Sahagun. La moyenne d’âge fait tout près de 80 ans. Je suis seul au petit déjeuner, avec une hospitalera qui me sert le café. Elle m’offre une croix de porcelaine, fabriquée par des artistes de la région.  Les sœurs vendent ces croix pour financer leurs œuvres charitables. Elle m’explique que l’albergué et le couvent sont ouverts que 8 mois l’an, et que l’hiver, l’équipe séjourne au Péru pour gérer un programme d’éducation des enfants. Après le repas, elle me bénie et me souhaite que Dieu veille sur mon Camino. C’est une façon inusitée de débuter ma journée, mais aucunement désagréable.

Je quitte l’albergué et me rend directement à la gare de train. En risquant trahir la bénédiction matinale, je n’avais jamais prévu faire la prochaine étape à pied. Des dizaines de pèlerins que je croise, 2 rapportent avoir marché pour entrer dans Léon où le sentier pédestre converge avec l’autoroute, et on marche pendant 4 h en craignant qu’une voiture nous percute. Je ne regrette aucunement le voyage en train. Je ne me sens aucunement coupable.

Leòn est magnifique. Une vraiment belle ville. J’y retrouve des amis de marche, et de la sangria. Une soirée presqu’en famille.

Je change de système pour mes pieds. Plus de duct tape. Que de la vaselina sur les pieds. Puis, je change de bas à tous les 3 hrs. Poof. Plus d’ampoules, plus de douleur.

À la reprise de la marche je suis en pleine forme. J’héberge à l’albergue Saint Antoine de Padoue. Le saint préférée de ma mère et le patron des causes perdues. Chose rare, on nous sert un repas végétarien!! Tous se réjouissent de revoir des légumes!! Gaspacho et paella maison et une crêpe au chocolat avec de la crème chantilly pour le dessert. Le bonheur!!!

astorga_08Le lendemain, Brierly me promet « gently rolling hills ». Je me méfie. Avec raison. La route est recouverte de pierre inégales, lousse, qui tournent les pieds. Pourtant, sur ce terrain instable, ce sont surtout mes genous qui souffrent. J’ai beaucoup de douleur au genou gauche. Je traverse un village et un homme me demande d’où je viens. Je lui répond, du Canada. Il m’invite à patienter et à entrer chez lui. Je me dis que si c’est un meurtrier, on ne retrouvera jamais mon corps. Adieu Maman Dubeau! Je fais un homme de moi et entre dans son garage. Il ouvre une petite boîte de bois. Je me dis « This is it. Here comes the chainsaw ». Dans le coffre, il y a une photo de Elvis, des rubans, des épinglettes. Des bouts et des bribes laissé par des pèlerins. Il m’explique que ce sont des cadeaux de la part de gens qu’il a hébergé au fil des ans, quand les albergués débordaient. Il me montre une petite épinglette du drapeau canadien.

Puis, il sort une grande filière… (Trop petite pour voiler une scie mécanique). Il en sort des centaines de cartes postales. Des remerciements venus de partout dans le monde. Il me demande à nouveau de patienter, pendant qu’il entre dans la maison. Chain-saw. Il ressort avec un contenant de jus d’orange, me verse un verre et me souhaite un Buen Camino.

Je fais 33 km en un jour, mais suis blessé au genou. Il me faut du repos.

Je prends un hôtel exorbitant, et me couche. Un repos obligé à Astorga, la capitale du chocolat en Espagne. On a vu pire, tout de même!

purpose_03I’ve been walking the méseta for two days. The distance between villages is greater and the terrain is, almost entirely, flat. It’s like walking across the prairies.

We are walking on senda now. Brierly, the author of the guidebook everyone from the English speaking world is using, calls it a soulless surface. I call it blissfully level and not overly covered in loose, treacherous stone. Hallelujah! For the first time in weeks, I have been able to look up from my next step without fear of breaking my neck.

In the beginning, when I would look up, I might see two or three pilgrims, interspersed at intervals of a few hundred feet. Now, I can see dozens of walkers, stretched out over miles. The clusters are closer now, and the groups are more numerous, as though in the midst of this vast expanse, we intuitively turn to each other for reassurance and motivation.

I have been humming and thinking a lot. The humming starts first. Usually, an unexpected but happy song pops up. Yesterday it was « Young at heart ». Turns out, I miss George Burns. Who knew?

purpose_01The thinking comes after a few km. For the past two days, I’ve been thinking a lot about « purpose ». What gives us a sense of purpose? How do we define it? Nurture it?

Out here, few things give as clear a sense of purpose as primary needs. If I don’t find food and water every day, I will go hungry and dehydrate quickly. This is counterproductive and incites one to make a certain effort. Likewise shelter. If I do not make it to the next town with a bed, I will sleep outside. This incentivizes walking, to be sure. It may be that the Camino has recallibrated my sense of purpose, in keeping with the evolutionary need to survive. But there’s more to purpose than that.

purpose_02I have frequently been awed by friends and family who draw their deepest sense of purpose from the need to provide not just for themselves, but for those they love. This must be what drives parents to get up repeatedly throughout the night with their newborns. I know the need to provide was a driving force for my parents, and continues to be for my siblings. Surely, the drive to nurture life, to foster a young person as they make their way through life must also be a substantial source of purpose.

Many of the people whose paths I have crossed on this walk are hoping to discover or renew their sense of purpose. This is a tall order. A lot of people undertake the Camino in search of an epiphany. They’re hoping to hear a little voice tell them something along the lines of « You’ve been wasting your time. Quit your desk job and follow your passion. Become a surfer! Post haste! » Many of them, regardless of the epiphany, will come to a decision and make a change of their own accord. The road will give them time and assurance to make a change. What’s this say about purpose?

I think it stems from a sense of self. From a knowledge and understanding of our innate strengths, weaknesses, passions, of what gives us joy, of what can derail and discourage us. The Camino gives us time and space, and spontaneous encounters with people who aren’t just geared at small talk. They’re open and willing to encourage those they meet along the way to fully realize their potential.  And that, I think, is one of the fonts of purpose: our inherent need for fulfillment.

Whatever talents or gifts each of us has, we all feel better, happier, more complete, when we find occasion to let these strengths shine through.

I see many kinds of walkers on the Camino. John spends hours planning for he and his wife: where to stay, when to leave, how long it should take per km, where to find water, fruit, etc. He’s got drive, and logistical skills, and purpose aplenty. Helen gets up early, sometimes working on little sleep, and just walks till she’s tired, or spots a place she’d like to visit. Does she have any less purpose?

On the Camino, Purpose, I think, isn’t just about achievement, or results. In fact, those who focus principally on results tend to grow frustrated or disappointed over time. Life, and the Way, have funny ways of surprising you and throwing you off your plan.

Here’s the thing: Grant reports, and I read thousands through the years, attest to the fact that you can achieve regular, substantial results, without finding fulfillment… We tend to neglect process and long term, lasting change when we’re shooting for short term outcomes.

I suspect there’s a comparable proportion of purposeful over and underachievers. So what’s that mean? I think it confirms the notion that titles, salaries and track records don’t substantiate purpose. It comes from within us. It stems, somehow, from what is most profoundly meaningful to each of us. I suspect that investing a bit of time and energy to figure out whatever those factors are to each of us, at different moments of our lives, may be worthwhile.

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Je quitte tard de Burgos, le ventre bien rempli du petit déjeuner copieux de l’hôtel. Mais j’ai de la misère à m’y remettre, à retrouver le rythme. La sortie de la ville n’a pas grand chose d’attrayant, sinon une ballade sur le campus de l’université de Burgos. Puis, je passe 90 minutes à traverser une zone de construction au bord de l’autoroute. Il y a de la poussière, du bruit puis des grands camions partout. Mes allergies sont épouvantables. Au bout de seulement 14km, je sens qu’il faut que je m’arrête. Je trouve un albergué à Rabé. La propriétaire, très sympathique, m’annonce qu’il y aura une festa en ville ce soir. Peu importe. Je m’arrête ici. Power siesta. Journée frustrante.

burgos_04Assis devant l’albergué, je jase avec un jeune couple d’Israel. Puis, un 18 roue s’installe devant nous. Plutôt, il cherche à s’installer, de peine et de misère. Il stationne à 4cm de la table où nous sommes installés. On déplace la table, et les bancs, et les bacs de fleurs. Le truck veut passer. Il passe de justesse, avec 2 cm entre sa roue et l’escalier de notre albergué. Derrière le truck, il y a la scène pour le festival. Ils installent la scène à 2 pieds de la porte de notre albergué. Je semble avoir mal compris l’avertissement de notre hospitalero. Je croyais qu’elle m’informait qu’il y aurait un festival en ville… Elle m’informait que j’allais dormir dans la loge.

C’est la fête de la Patronne du village. Comme tous bons Chrétiens, les Espagnols marquent cette fête par un événement sobre, propice à la prière et la réflexion: un festival de 80s rock qui débute dès 23h30, et qui finira après 6h.

Personne ne dort. Notre hospitalero baille en nous versant un café matinal. Mais nous attendons que les saoulons entrent chez eux avant de sortir de l’albergué.

Il tombe une substance blanche que je préfère ne pas nommer… Mais avec laquelle mes amis canadiens sont intimemement familier. Je marche à la noirceur, dans l’air frais.

Je fais bonne route. Je traverse plusieurs petits villages, et m’émerveille d’une marche aussi agréable après une nuit blanche. Je passe par San Anton, où les ruines d’un couvent du 11e siècle embrassent la route. Puis j’arrive à Castrojeriz, où l’on trouve un monastère et les ruines d’un chateau sur une montagne. Près de 30km aujourd’hui. Je me sens moins frustré par ma journée d’hier. Lessive et sieste avant de concocter le plan de match pour demain.

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Depuis Santo Domingo, nous passons par des villages fantômes. La plupart ont une population actuelle de moins de 100 personnes. À comparer à ces villages, Perkinsfield est une métropole.

Plusieurs de ces villages étaient importants à une autre époque. Ils étaient des points d’arrêts intéressants sur le Camino. Aujourd’hui il reste que des cassas vide, tombées en décrépitude. Nous entrons dans un village, lieu de naissance de Santo Domingo, et trouvons un seul « bar » où il est possible d’acheter de quoi grignoter ou boire en poursuivant notre trajet. Ce « bar » est une résidence privée où une dame octagénaire sert de barrista. Elle est tellement courte qu’à prime abord, je ne la remarque pas derrière le bar. Quand je l’apperçois, elle me fait sursauter. Ceci dit, elle me vend un excellent gâteau aux pêches et amandes et une limonade fraîche. Nous sommes bien accueillis quand même. Je crois qu’elle opère le seul commerce en ville.

burgos_05Un peu plus loin, nous passons par une ville où les édifices datent peu. Il y a un terrain de golf, une grande piscine municipale, et des centaines de maisons vide. De toute évidence, la communauté à été construite au moment de la crise économique, et les propriétés ne se sont pas vendues tel que prévu.

J’arrive à Villafranco au bout d’une brève journée de marche. Je me paye une chambre privée à l’hôtel/albergue. Je soupe avec un groupe de femmes du Québec, puis je retrouve des amis Torontois et Suédois. Une soirée agréable, en bonne compagnie.

Bon, c’est le temps de la confession. Le lendemain, j’ai un lift pour entrer à Burgos. Bon. Je viens d’en décevoir quelques uns. Lo siento. La quasi totalité de mes amis pèlerins prennent l’autobus pour entrer à Burgos. Pour ma part, je file dans une très grande Volvo, gracieuseté des Affaires Étranges. En l’espace de 20 minutes d’autoroute, nous parcourrons une distance qu’il m’aurait fallu 15 de marche pour traverser. Vive la technologie!

En passant, un petit avertissement, si tout va tel que prévu pour la suite de mon Camino, je risque d’en décevoir d’autres. Je suis pèlerin, pas puritain, ni puriste. Je crois que la marche me fera du bien, mais ne crois pas forcément à l’auto flagellation.

Je déjeune avec Deric, puis nous passons la journée à fouiner à Burgos. Une très belle et charmante ville. C’est agréable de retrouver un ami qui me connais d’avant le camino. Ça rappelle la vie d’avant et d’après.

burgos_03J’aime bien Burgos. Je passe une partie de mon séjour à faire de la paperasse à l’hôtel, puis je visite la cathédrale et retrouve mes amis de l’Alaska, l’Afrique du Sud et Seattle pour le souper. Une journée de repos qui soulage profondément mes blessures aux pieds. Ce serait facile de succomber aux attraits de la vie sédentaire, en hôtel. Mais mon corps a le goût de poursuivre la marche.

bolerado_02Il est tard quand je prend la route. 7h30. En soirée, il y a eut une tempête de grêle qui a duré plusieurs heures. J’espère qu’aucun de mes amis n’a été pris là-dedans. Ce matin, la tempête continue, mais sans grêle. Ce sera ma première marche sous la pluie espagnole. Les deux bonnes nouvelles, c’est que j’suis bien équipé pour la pluie, et qu’il ne fera pas aussi chaud sur la route aujourd’hui.

santo_07Je passe par une série de villes presque fantôme. Les années et l’économie ont dûrement frappé cette région. Je m’arrête dans un « bar » à Viloria de Rioja, le lieu de naissance de Santo Domingo. C’est une maison privée où une petite dame octagénaire qui ne mesure pas plus de 4’6, se tient debout et à peine visible derrière un comptoir pour accueillir les pèlerins. Elle vend du gâteau et de la limonade. Les deux sont délicieux.

bolerado_01Je fais bonne route, et arrive à Belorado vers 13h. Moins de 6h pour traverser 26 km. La pluie (et une bonne nuit de repos) m’ont fait du bien. Je m’inscrit pour le souper collectif à mon auberge, me balade en ville. Je demeure étonné devant ces communautés qui ferment complètement boutique l’après-midi. Toutes les portes et les fenêtres sont barrées. Je croise deux Français qui cherchent un albergué, et deux vieux messieurs qui discutent de l’entretien des lieux du monastère.

That’s it, that’s all. À part ça, y a à peine un chat dans les rues. Je rentre faire une longue sieste.

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Au coucher du soleil, la policia et la garde nationale envahissent le village. Ils procèdent à une annonce publique, plutôt bruyante. Vu qu’un orage intense vient de finir, on se demande si une perturbation plus importante serait à prévoir. Mais non, c’est plutôt que les gendarmes demandent l’aide du public pour trouver une dame aînée, qui s’est égarée dans les alentours. Ils fouillent toutes les ruelles et les racoins et au bout d’une heure, une seconde annonce nous informe qu’elle est saine et sauve.

Je quitte à nouveau avant la levée du soleil. Mes copains de marche veulent se rendre à Grañon. Je leur explique que je m’arrêterai à Santo Domingo, où j’ai pris un hôtel afin de mieux dormir et pour soulager mes tendances anti-sociales.

Nous prenons un café ensemble à deux pas de mon hôtel avant de se saluer une dernière fois. Ces gens auront rendus ma marche un peu plus agréable et j’en suis très reconnaissant. Mais j’ai besoin de passer un peu de temps en solitaire.

Je me paye la traite pour l’hôtel. Le mot du jour, c’est Parador. Il s’agit d’une chaîne d’hôtels de luxe à travers l’Espagne. Les propriétaires ont rénovés des anciens châteaux, monastères, etc. Ma chambre serait assez grande pour accueillir une douzaine de pèlerins. J’ai une toilette à moi. Seul. Je porte un sourire grand comme le Canada quand je remarque les trois rouleaux de papier hygiénique. Je devrais en vendre à mes camarades sur la route, demain.

Je prends deux douches, un bain, une loooooongue sieste, et un excellent café. Je visite un peu la ville, mais profites surtout de ma chambre pour me recueillir. Je profites aussi du wifi pour échanger avec quelques bien aimés au Canada. Ça fait du bien de revoir leurs visages et d’entendre leurs voix.

Je dors, paisiblement, toute la nuit, pour la première fois depuis deux semaines.

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viana_01Les amis, have you ever just had one of those days?

Je conviens, avec ma collègue de marche du jour précédant, d’un départ très tôt… Vers 5 h du matin. Nous aimons tout deux cheminer à la belle étoile, plutôt qu’à la chaleur.

Je me lève dès 4h. J’ai hâte d’être sur la route. Je sors du dortoir avec mon sac, pour préparer ma valise sans réveiller tous ceux qui partagent notre chambre. Ma collègue en fait autant. Je laisse fermer la porte du dortoir, me disant que nous pourrons prendre nos souliers – rangés pendant la nuit sur une étagère dans le dortoir – une fois que nos valises seront faites. J’entends la porte qui barre derrière nous. Les hospitaleros barrent souvent les portes une fois que tous sont au lit, de sorte qu’un intru ne puisse pas entrer et voler les sacs, souliers, etc., pendant que les péllerins sont au lit.

Décidément, Si, hier, j’avais raison de la trouver irritante, aujourd’hui c’est moi qui laisse énormément à désirer comme camarade de voyage.

Nous sommes pris dans le hall d’entrée de l’édifice, incapable de rentrer ou de partir, pendant près d’une demie heure, jusqu’à ce qu’un gentil monsieur matinal nous ouvre la porte.

Nous cheminons, enfin, à la noirceur. Or, Naverette est un joli petit village sur une côte, mais la sortie vers le camino est très mal indiquée. Nous nous égarons à plusieurs reprises. Un monsieur d’un certain âge nous remet sur le droit chemin, en secouant de sa cane.

Nous avançons bien pendant plus d’une heure, mais il y a peu de flèches ou de coquilles (indications habituelles du camino) sur notre parcours. Une grande flèche inscrite par terre indique un virage. Nous la suivons sans hésiter. Nous faisons 2 km à la noirceur, jusqu’à l’entrée de Sotes, avant de constater que nous avons suivi un détour qui n’a rien à voir avec notre plan pour la journée. Je me sens véritablement sot.

J’avance à toute vitesse pour reprendre le temps perdu. Ma collègue s’attarde souvent sans sembler comprendre que nous avons ajouté 4.4 km inutiles à une journée où 27 km étaient déjà au programme.

Après 8h de marche, dont les 2 dernières en montée sous le soleil, nous arrivons à Azorfa. Ce petit village, à peine plus gros que mon patelin de Perkinsfield, existe uniquement à cause du camino. Les dortoirs sont organisés en chambres munies de deux seuls lits. Les gars séjournent avec d’autres gars, et vice versa. J’ai, enfin, un tout petit brin de sainte paix, et ça me fait un monde de bien. J’envisage la marche solitaire, dorénavant.

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