Je partage une chambre avec un groupe de personnes, rencontrées en route. Nous décidons de marcher ensemble, dès 5h30 du matin. Nous cheminons d’abord à la noirceur. Nos lampes, unies, éclairent assez bien la route pour pouvoir avancer rapidement, même à la noirceur. Nous sommes heureux de faire équipe et d’avancer sous les étoiles. Certains chantent et d’autres rient en bavardant et en marchant. L’être humain est un animal social, cette marche en est la preuve.

Mais le camino est aussi un environnement qui amplifie les tempéraments et qui joue sur les dynamiques de groupes. L’inconnu, la fatigue, la chaleur, les différences culturelles et interpersonnelles font toutes en sorte que les émotions qui se manifestent chez certains sur ce chemin sont plus vives qu’elles ne le seraient dans nos milieux quotidiens respectifs. Pour toute sa beauté et sa quiétude, le camino peut aussi être un véritable « pressure cooker ».

Nous arrivons à Logroño peu après la levée du soleil. Entrer en ville à pied, manœuvrer dans le trafic et sur des trottoirs bondés de monde, fait en sorte que certaines tensions montent à la surface. L’une de notre corvée sens un besoin criant de café. On perd du temps et on perd notre chemin à chercher un resto qui lui convient. Puis une fois assis, il est difficile de repartir. Les discussions se prolongent et sont de moins en moins concluantes. Certains passeront la journée à explorer la ville, d’autres veulent filer vers le prochain village. Tout ce temps, la température ne fait que monter. Il fera 37 dégrées à l’ombre cet après-midi.

Je chemine avec une autre membre du groupe. Nous sortons enfin du labyrinthe de la ville et passons par un immense parc. Nous marchons sur de l’asphalte et sur du béton. Cette surface me plaît, car elle est uniforme. Ça me permet d’avancer plus vite et d’être moins anxieux devant la possibilité d’une pierre ou d’un trou qui provoquerait une blessure soudaine. Ma collègue n’est pas du tout heureuse. Elle boit peu d’eau. Elle s’arrête souvent et traine la patte en marchant. La surface lui blesse les genoux. Elle chiale constamment. Je la trouve épuisante.

Nous arrivons, au bout de quelques 7 heures de marche, à l’albergue que j’ai réservé. Nos lits nous attendent. Nous sommes chaleureusement accueillis par une famille qui a transformé sa maison en un point d’arrêt pour les péllerins. Nous partageons une salle, grosse comme la cuisine à ma mère, avec une vingtaine d’autres voyageurs, tous épuisés, plusieurs blessés aussi. Nous partageons aussi une seule toilette.

Enfin, nous partageons un repas. En toutes simplicité, nos hôtes nous invitent à prendre place pour un repas avec plusieurs de nos co-chambreurs. Nous discutons allègrement de la cause Pastorius en Afrique du Sud, du système juridique dans nos pays respectifs, de la présidence de Obama et de la prochaine campagne électorale aux États-Unis.

Par bouts aujourd’hui, j’étais tout à fait que « l’enfer, c’est les autres. » Dans la vie, et sur le camino, il faut doser le temps social et le temps solitaire. Et je l’avoue, j’ai besoin de plus que la part moyenne de solitude. Je savais d’avance que le Camino serait éprouvant à cet égard.

En fin de soirée, je m’assoie dehors et jase brièvement avec notre hospitalero. Il a environ mon âge. Il passe ses journées à accueillir les péllerins qui passent par chez lui. Il m’explique qu’il a marché le camino à maintes reprises. Il trouve abhorrent l’achallandage sur le camino cet automne. Ça incite plusieurs à prendre l’autobus pour une partie du trajet, ou à réserver leurs chambres à l’avance – ce qui est mal vu par plusieurs. Il m’explique l’idée de « Sobre la marcha. » Se laisser aller à la marche… Suivre le chemin, sans pour autant tenter de tout prévoir. Je tâcherai de me rallier à cette idée… Mais j’avoue que l’idée de dormir dans un champ m’inspire peu.

Ma meilleure marche à date. 21 km en 4.5 hrs. Quelques collines, quelques vallées, un peu de compagnie, très peu de douleur, une brise soulageante! Et heureusement! Une soirée peu agréable à l’auberge où nous étions tassé comme des rats avec seulement 2 toilettes pour plus de 100 personnes. Je quitte à toute vitesse un albergue lamentable, trop rempli, mal équipé, avec en tout 3 douches et toilettes pour plus d’une centaine de péllerins.

Je marche à compter de 5h45, à la noirceur. Je constate que c’est alors, avant que le soleil ne soit trop haut, que je suis à mon meilleur.

Après environ 90 minutes, la musique commence à jouer dans ma tête. Je l’ai peu entendue jusqu’à date. Je ne m’attendais pas forcément à ce que la première toune que je fredonne de la journée soit « Mamas don’t let your babies grow up to be cowboys, mais pourquoi pas. J’enchaîne avec quelques chansons gospel, puis du James Taylor. Le temps se passe vraiment très bien. Je ne prétend ni comprendre ni commander mon jukebox intérieur, mais je demeure bien heureux de le compter parmi mes ressources personnelles.

Je passe parmi des vignes, des oliviers, des figuiers. Des petites côtes, des petites vallées, c’est ce que j’imaginais et je souhaitais en planifiant ce voyage. Je suis heureux dans mon cœur. En sortant d’une section parmi des arbustes, je trouve des petites piles de pierre et de papier. Les péllerins s’arrêtent ici pour noter des vœux, des souhaits, des prières. La majorité se situe dans une de deux catégories: des vœux de buen camino pour ceux qui viendront après nous ou des prières qui visent un être cher vivant ou défunt.

Quelques uns parmi vous ont commencé à poser des questions existentielles, ou plutôt, voudriez savoir où j’en suis rendu par rapport à mes réflexions sur certaines questions existentielles. J’aborderai ça à l’avenir. Pour l’instant, je dirai que j’ai plusieurs listes avec moi sur ce voyage. L’une d’elle comprend des questions ou des sujets par rapport auxquels je compte méditer lors de mes marches. Je n’ai pas de réponses. Ni pour moi, ni pour autrui. Mais j’ai le goût de prendre le temps de réfléchir, d’observer, d’écouter, et de partager avec quiconque voudra entendre mon grain de sel…

camino9_01Aujourd’hui, devant ces petites piles de pierre, je réfléchie par rapport à l’amour. L’amour est omniprésente sur le Camino. Elle se manifeste souvent par des péllerins qui marchent à l’honneur d’un ou d’une bien aimée. Je l’observe à maintes reprises, à tout les jours, quand des couples qui marchent le Camino ensemble se tiennent par la main sur la route. Je l’entend, dans l’histoire d’un retraité de la Nouvelle-Écosse qui s’est entraîné pendant six mois, après des décennies passées sur un divan, à regretter la fin de sa « vie productive ». Malgré l’absence d’espace personnelle et la présence perpétuelle d’inconnus, je témoigne de centaines de petits gestes affectueux sur cette route. Des gens qui s’arrêtent pour panser les blessures d’étrangers sur la route, des gens qui partagent leurs repas, leur eau, leur équipement, en appui à autrui. On s’entraide systématiquement. Je vois de l’amour partout et me demande pourquoi elle est si peu évidente dans nos vies occidentales. Certains seront même mal à l’aise de me lire, ou de réfléchir eux-même à ce sujet. Pourquoi? Parce que nos vies ne nous laissent que peu de temps et peu de place à accorder à ceux et à qu’on aime véritablement et profondément?

camino9_02Chez ceux de ces péllerins qui se sont attardé pour noter un vœux et le ranger sous une pierre au bord du Camino, l’importance de l’amour est palpable. Je me demande ce qui en fait un sujet anodin, insignifiant ou gênant dans nos vies ordinaires. Je remarque un graffiti « mas amor por favor ». Contrairement à mes réflexes canadiens, je ne fais pas de blague. Plutôt, je me dis que c’est un beau vœux à offrir à l’ensemble de l’humanité. D’autant plus en ce 11 septembre.

estella_05Une excellente soirée, en bonne compagnie, à Estella. J’apprends à gérer ma première ampoule. C’est légèrement gross, mais drôlement soulageant.

J’anticipe la fontaine de vin à 2 km de la ville. Partout sur notre parcours on trouve des fontaines publiques où les péllerins peuvent remplir leurs bouteilles et leurs gourdes. Un bar local a commandité une fontaine qui verse du vin plutôt que de l’eau.

On ne la remarque même pas. Une occasion râtée de prendre un p’tit coup avant midi. De mon point de vue, ce n’est pas la fin du monde.

Nous marchons parmi les collines. Nous marchons parmi des vignes et des oliviers. Des champs de glaise rouge, lourde. Je m’étonne que l’on puisse faire pousser quoi que ce soit.

estella_03Après 5 hrs de marche, nous arrivons à un oasis au plein milieu des champs. Quelqu’un a installé une tente et vent des bouteilles d’eau et du jus d’orange frais. Ils font jouer de la musique à pleine tête. On se croirait dans un disco.

Je marche 24 km sous un soleil intense. C’est l’automne au Canada, mais il fait entre 32 et 34 degrées. Faut se méfier de la chaleur. Je complète ma routine rapidement, et je sors prendre du sangria avec d’autres péllerins. Mon corps n’était pas fort aujourd’hui, mais le moral l’était.

puente_01Il n’y a pas de taxis à Puente la Reina. Je me tape la maudite montée à nouveau. Pas du tout content dans mon cœur.

Meñure, c’est d’la marde. Je passe à toute vitesse.

Ciraqui, c’est magnifique. Une ville antique perchée sur une côte au milieu de nullepart. Je m’arrête 5 minutes pour un café, une banane et de l’eau.

Pour le reste des 24 km, pas une seule pause de plus de 30 secondes. C’est la course sur le sentier. Un long défilé de centaines de péllerins, qui se précipitent vers Estalla.

puente_03Nous passons par de magnifiques champs de vignes et de tournesol. Puis une série de villages sur des collines. Je prie qu’il restera des lits à mon arrivée. Je manque d’eau à 3 km de ma destination.

La rumeur veut que depuis des semaines, les albergues à Estalla ouvrent leurs portes à midi, et sont pleines avant 13H. J’arrive à midi trente et il reste des places. Je m’écrase. Je cherche un liquide quelconque pour me rafraîchir.

puente_05Au bout d’un moment d’affection particulier pour le dernier coke diète dans la machine, je retrouve des forces, et la routine. Eau, douche, lessive.

Puis je pars à la recherche d’un guichet. Je croise un couple de Seattle que je connais d’Orisson. Les banques, et même les guichets, font la sieste. Nous prenons un verre à la place Mayor. Ça fait du bien de rire.

Au retour à l’albergue, j’écoute discrètement une discussion entre un péllerin de Singapour et un autre du Danemark. Magique ce Camino, malgré la douleur et la fatigue.

cizor_04L’Albergue à Cizur Menor est magnifique. L’hotesse, Mme Roncal est d’un charme et d’une générosité extrème. Quel plaisir de passer une journée dans cet oasis. Malheureusement, je cochambre avec les membres d’un choeur français de ronflement. Personne ne dors de la nuit.

La sortie de Cizur Menor se fait à la noirceur. Je croise un groupe de péllerins qui tournent en rond à chercher une flèche, une coquille, une indication quelconque qui permettrait de se repérer. On s’entraide, et au bout d’un moment, on se retrouve sur le sentier. Je rencontre Valérie, qui reconnaît mon accent canadien au même moment que je reconnais le sien.

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Nous montons ensemble jusqu’à l’Alto del Perdon. C’est plaisant de trouver un accent et des référents qu’on reconnaît. La montée est rude, surtout le ventre vide, mais la jasette est agréable et facile, et la vue panoramique au sommet est extraordinaire. On y trouve les vestiges d’un couvent du moyen âge. La tradition veut que les péllerins qui se rendent jusqu’au sommet obtiennent l’absolution de leurs péchés. Je me sens déjà un peu plus léger. On y trouve aussi une magnifique sculpture en fer, et des vistas incroyables.

La route me fait passer entre une quarantaine d’aéoléennes au sommet des montagnes. On chemine dans de la boue et des roches la majeure partie de la journée. Une journée agréable, sociale, passée à cheminer en tandem avec une inconnue, sans voir le temps passer.

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Arrivée à Puente la Reina, le point d’arrêt anticipé pour la journée, je me sens encore en pleine forme. On a le vent dans les voiles. Sachant que la plupart de nos comparses s’arrêteront à Puente la Reina, on se dit que ça pourrait être le fun de prendre de l’avance. Il fait beau, aussi bien en profiter! Cheminons jusqu’à Meñure… C’est seulement 5.6 km de plus.

Cet une ballade agréable. Le soleil tape, mais tout va bien pendant 2 km. Puis, c’est une montée en flèche qui dure 3,6 km. On souffre tout le long, à l’exception de quelques mètres où le soleil à la gentillesse de se tasser derrière un nuage.

Arrivée à Meñure, on est ravis, dégoulinant et déshydraté.

C’est alors que L’hospilatero nous informe que tout est complet. Chez lui et pour les 2 prochains villages. On devra faire 15 km de plus, sans savoir si un lit nous attend à Estalla, où personne ne répond au téléphone à l’auberge.

Nous faisons demi-tour en souhaitant trouver des places qui restent aux grands albergués de Puente la Reina. On y arrive, mais complètement à vide d’énergie, d’eau et de volonté. J’aurai parcouru 32.5 km.

Mettons ça en perspective. 32.5 km à Ottawa, c’est 20 minutes sur l’autoroute pour souper chez des amis à Gloucester. C’est à peine un aller retour de Perkinsfield à Lafontaine. C’est la distance entre la sortie Yongue et Victoria Park sur la 401.

Sur le Camino, c’est 10 heures de marche, 4.5 litres d’eau, des pieds qui hurlent, un dos plié, un besoin de sommeil urgent et un nouvel amitié bien soudé par deux personnes qui ont passé une journée de folie à pleinement profiter du Camino.

Je prends ma douche, et me couche aussitôt. Pas de lessive, rien. Je dégouline encore. L’épuisement, c’est ça. Demain, je prévois un taxi jusqu’à Méñure pour reprendre la longueur d’avance. J’aurai vécu ce trajet dans les deux sens… Pas du tout besoin de le revivre une troisième fois. Leçon apprise: le Camino est chargée, faudra réserver dorénavant. Puis, faudra savoir avouer que malgré tout, j’ai des limites. Une montée folle après 8 heures de marche est en tête de la liste.

Je m’ennuie de la Saskatchewan. Des plaines. De tout ce qui est plat. Je fredonne du Anique Granger. J’écoute chanter Gen Toupin avant de m’endormir.

de zubiri_04Il y a la marche, le voyage, la quiétude, la simplicité, mais ce qui me frappe le plus depuis le début de mon Camino, se sont les rencontres avec d’autres péllerins. Elles sont souvent de brèves, fragmentaires puisque l’un parle à peine la langue de l’autre, mais elles sont toujours joyeuses, chaleureuses et profondes.

Dans l’autobus entre Canbo et St Jean, Loretta s’assoie à côté de moi. Elle cesse de parler juste assez longtemps pour respirer. Elle est venue de l’Afrique du Sud. Elle est persévérante et ne recule pas devant les grandes montées.

À St Jean, j’échange brièvement avec Davy, un Écossais septagénaire drôle, bon vivant, légèrement fou sur les bords, débordant de vie. Je rencontre Rebecca de l’Alaska, qui me demande de confirmer certains détails de la carte pour les prochains jours. « How many feet are there in a meter? So this mountain were climbing tomorrow is 4200 feet high?  And how many km make a mile? OK. I can do that over two days. » En voilà une qui incarne l’esprit du Camino. Elle me fait sourire.

Je rencontre Oliver, ou plutôt Catherine, qui avait donné son nom de famille pour réserver sa place dans une tente à Orisson. L’équipe à l’accueil s’étonne qu’elle soit une femme. « Vous êtes Oliver? Mais vous n’êtes pas un homme! Vous deviez partager une tente avec Monsieur Thibault… Comment? Dubeau? Mais ça alors! »

Je passe l’après-midi à bavarder avec Jane, aussi de l’Afrique du Sud. Elle enseigne l’ergothérapie à l’Université de West Cape. Nous j’assons ergo, famille, équité, Amazing Race, Fruit Loops, l’essentiel de la vie!

Puis, y a Ken. « Ken from Philadelphia, originally from Boston ». Il hurle de joie à chaque fois qu’il croise un autre Américain. Il s’est remplacé une hanche il y a deux mois et demi. Un homme remarquable.

Dans la tente avoisinante à Orisson, deux de mes femmes préférées au monde: Anna et Theodora deux cousines de la Hollande. Si elles ont 30 ans, c’est à peine. Elles montent et décendent les côtes à pleine vitesse. Ce sont des forces de la nature. Je les croise à 7 reprises le troisième jour. Elles sont inépuisables.

De la Suède, Hannah et sa mère, qui font le chemin ensemble. S’il y a des anges au paradis, elles ont sûrement le visage, le sourire et le rire de Hannah. Elle a les yeux mouillés quand elle me confie qu’elle entreprend ce voyage avec sa mère avant de quitter le foyer familial pour aller enseigner le snowboarding à Whistler en Colombie-Britannique.

Sarah, de Hambourg, à qui je parle bien sûr de mon hambourgeois préféré de l’univers théâtral. Elle me confie son besoin de prendre un temps d’arrêt, que pour elle, après une triste histoire de taxage au travail.

Mon préféré, depuis le début, c’est Lee. Il est Japonais et baragouine quelques bouts de phrase en anglais. Mon japonais est nonexistant. Il escale les montagnes comme par magie. Tout léger sur ses pieds. Il flotte presque. Quand j’arrive à le suivre pendant quelques km, je sais que j’ai raison d’être fiers. À chaque fois qu’on se croise, on se donne un thumbs up et un gros sourire. Au haut du Col de Leopeder, on s’arrête à quelques pas l’un de l’autre pour manger nos sandwichs avant la décente. Avant de partir, on se salue d’un hochement de tête. En bas, après la messe à Roncevalles, il vient me trouver. Il me donne sa main et me tire dans un gros hug. Sans dire un mot, nous sommes devenus des amis à vie.

Nous partageons tous ce Camino, ces moments singuliers, éprouvants, pleins d’épreuves et d’amour. J’ignore si nos chemins se croiseront à nouveau, mais je l’espère.

Pamplona

Une courte journée de marche aujourd’hui.

Les trottoirs sont vides. Les rues aussi. Je croise trois femmes pomponnées à Trinidad et deux péllerines françaises, sinon, je suis seul au monde. Je trLe pont Sainte Marie et la Porte française me permettent de pénétrer la vieille ville.

J’entre dans Pamplone. Il y a des verres de plastiques et des déchets partout dans les rues de la vieille ville. Ça sent la bière. Je semble avoir râté une belle soirée de fête. Plus tard, on m’explique qu’il y avait un festival en ville et un match de football contre la ville avoisinante. La fête a duré jusqu’à 4h30.

À 8h30, sur Calle Mayor, je témoigne – avec quelques autres péllerins – d’une bagarre entre un saoul et le propriétaire d’une boutique. L’un tape sur l’autre et ses amis le laissent faire. Nous passons rapidement. Craintifs. Ébranlés. Quelqu’un appèle la police. Je sors de Pamplone sans délai.

Je rencontre une amie Japonaise et Hannah et sa mère à la sortie de la ville. Ça me soulage. J’aurais pu pousser encore un peu, mais dans 5 km une autre grande montée débute, et j’aimerais être frais et dispo quand je l’aborderai. Je m’arrête dans un parc à Cizur Menor et attend l’ouverture de l’Albergue.

Pamplone n’est pas pour moi.

de zubiri_03Départ à 7 h, sans déjeuner. Je sais que d’autres côtes m’attendent. Je les acceptent. Je les surmonterai. Je vise une journée raisonnable d’environ 18 km. J’espère m’arrêter à quelques kilomètres de Pamplone.

J’avance vite au début, avant la levée du soleil. Je commence à maîtriser ma routine. Chacun a la sienne. Assis sur le bord de nos lits à masser nos pieds, à changer des pensements, à relire nos cartes, nous avons l’air de soldats qui s’apprêtent à marcher en guerre.

Je fais 7 km avant de m’arrêter pour le petit déjeuner et des retrouvailles. Mes amis de la Suède, du Japon, de Seattle, de la Hollande. Tous s’arrête au même endroit. Ça donne du courage. Je découvre mon nouveau petit déjeuner préféré: une fritata sur baguette, avec un café con léché. Ça aussi, ça donne du courage.

cutting woodEn passant par un petit village, je sens une nouvelle douleur. Une chaleur et un pincement au pied droit. Je m’attarde pour me soigner et tenter de prévenir l’éruption. Je grimpe une côte à la sortie d’un tout petit village. J’apperçois un homme qui remplie sa brouette de bois, fraîchement fendu.  Il est en train de le corder. Je sens le bois à plusieurs mètres de sa casa.

Peu de choses au monde me rappèlent aussi vivement mon père comme l’odeur du bois de corde. Dans son jeune temps, Papa avait travaillé comme bûcheron et avait défriché des routes avec son père. Plusieurs des souvenirs que je garde de mon père son liés au travail, et au bois, tout particulièrement. Quand je passe devant sa porte, ce monsieur s’arrête et se tourne vers mois, les bras remplie de bois, et me salue : « Buenas dias. Buon Camino. » Cet homme travaillera beaucoup plus fort que moi aujourd’hui et pour le restant de ses jours. Pourtant, il prend le temps de me saluer sur ma route. Je suis profondément touché et ému par ce geste, et je sens que mon père veille sur moi sur ce voyage.

Trinidad de ArreTout le monde s’arrête à Erra… Sur le pont de Trinidad de Erra. Je prends des photos sur le pont avec des amis de partout dans le monde. La plupart feront encore 6 km jusqu’à Pamplone ce soir. Pas moi. Je sonne à la porte de l’Albergue de Trinidad de Erra.

Un gentil curé m’accueille et me fait visiter les lieux. D’abord, la chapelle, puis la cours du presbytère – à laquelle j’ai accès en tant que péllerin, puis le dortoir. Il vérifie, attentivement, mon crédencial. Il m’explique qu’il a étudié au Canada, il y a 40 ans. Il répète mon nom: « Dubeau. De Canada Dry. » Il a le sourire aux lèvres. Je ricane avec lui. J’imagine difficilement un accueil plus chaleureux.

Je suis immédiatement, extrèmement bien. J’ai l’impression d’être chez moi. Le silence règne dans cet abbé au bord de la rivière. Et il faut du silence pour s’ouvrir à soi.

La quiétude est partout. Après ma douche et la lessive quotidienne, je savoure le meilleur coca-cola de ma vie. J’ai trouvé, ici, une part de la paix que je recherche.

Je décide de faire un picnic, plutôt que d’aller au souper des péllerins. Puis, je décide que Pamplone m’interpèlle très peu. Je passerai par la ville, mais ne m’y attarderai pas plus qu’il faut. J’ai faim de campagne et de jus d’orange.

de roncesvalles a zubiriBon. Ben. En tout cas. Il me semblait, et d’après mon guide, les Pyrénées étaient derrière nous. J’ai dû mal comprendre, lire, etc. My bad.

D’abord, permettez-moi de vous dire à quel point l’Albergue à Roncesvalles est agréable. Des lieux propres, flambant neuf, bien organisé et accueillants. Tous sont étonnés et émerveillés de trouver cet hôtel 5 étoiles (ok, on partage une grande chambre avec 400 autres péllerins, mais sinon…) au bout de deux jours difficiles.


cloisterEn soirée j’assiste, avec quasiment tous les autres péllerins, à la messe. Elle est dite en 6 langues. Le prêtre fait la lecture des pays d’origine des péllerins qui resteront à l’Alberge ce soir. Ça dure 5 minutes. C’est impressionnant. Il nous invite à visiter le cloître, le tombeau du roi de Navarre, et le reste de l’église. C’est très beau. Des murs qui remontent au 13e siècle. Une soirée remarquable.

Ce serait impossible d’expliquer le vacarme, dès 6h, quand 400 personnes se réveillent et décident de prendre la route en même temps. Y’a de l’action en masse!

On part sur le sentier qui quitte Roncevalles, presque à la course. On flotte de retrouver un peu de terrain plat après deux jours d’alpinisme. Puis, ça repart. De longues montées suivies de longues décentes ardues. C’est perpétuel. Pour faire changement, il n’y a ni routes de béton, ni sentiers de terre. Y’a de la roche. Partout. Entendons nous, pas du petit gravier lisse puis doux ou des charmants petits cailloux. De la roche. Dûre, tranchante, instable. Par certaines décentes qui durent 1 ou deux km, t’as le choix entre de la roche et des lames de granite qui sortent de la surface de la terre come autant de gros couteaux.

Je parcours 26 km. De ce parcours, environ 250 mètres sont sur un terrain plât. Soit ça monte, soit ça décent. Je dévore une barre granola, un pêche, une banane et 4.5 litres d’eau. Hier soir, tous étaient encouragés par l’idée d’une journée un peu plus facile. Les visages sont longs et le moral est bas sur le Camino.

Au bord de la route, je remarque une petite affiche qui indique que l’Albergue de Larasaona – le plus grand albergue de la région et celui que visent la plupart de mes compatriotes, est fermé. Bedbugs.

white shoesJe suis chanceux. La veille, j’avais pris quelques instants pour réserver un lit dans un petit albergue à Zubiri. J’avais un hunch. Je suis couvert, des pieds à la tête par une couche de poussière, résidu des pierres qui recouvrent la route. Mes souliers noirs sont désormais blancs. Il ne me reste plus une goute d’eau. Après 7h de marche rude, Mon lit m’attend.

Je croise des amis au souper. Je m’émerveille de l’attachement et de l’affection qu’on peut ressentir pour des gens qu’on connaît à peine. Les revoir me fait chaud au cœur et remonte mon moral. Je suis chanceux. Certains de mes amis dormiront par terre dans le gymnase municipal ce soir, au bout d’une journée éviscérante.

En soupant, je révise mon plan de match pour les prochains jours. Mes voisins de chambre m’apprènnent un mot nouveau: bocadillo (sandwhich Espagnol). Sitôt appris, j’suis équipé pour mon lunch de demain!

tentsJe passe la nuit dans une tente, derrière le bar/refuge Orisson. Il y a quelques jours, je n’arrivais pas à réserver une place quelconque, et je craignais devoir me taper l’ensemble des Pyrénées d’une seule shot! Une tente, c’est du luxe. J’éparpille mes choses partout et je dors sans colloque! Les occasions de le faire seront rares sur mon parcours.

Je me lève avant le soleil. Les étoiles qui forment Orion sont immenses dans le ciel de nuit de montagne. Un petit déjeuner modeste et rapide et je prend la route à temps pour voir le soleil grimper, comme moi, par-dessus les Pyrénées. La montée est rude. Contrairement aux ouïes dires, ce n’est pas que le premier km qui est à la montée, ce sont les 15 premiers km. La pente est légèrement moins brusque qu’hier, en moyenne. À 2km d’Orisson, les péllerins partagent la route avec deux vaches, et leurs maîtres, qui déplacent leur bétail d’un champ à l’autre.

de orissonUn peu plus haut, je m’affronte à mon premier embouteillage Basque: un troupeau de brebis traversent la route alors qu’arrivent aussi des péllerins et deux autos. Et qui a le premier droit de passage? Mais les brebis, bien sur.

En hauteur, dans la tranquillité de la levée du jour, et dans nos moments de découragement devant la montée incessante, les troupeaux nous accueillent. On entend leur clochettes qui sonnent sur la montagne, puis du coup, elles nous entourent.

de orisson_02On arrive devant la vierge d’Orisson, d’abord. Un moment de répit sur la montagne. Puis, on poursuit notre montée sur le chemin jusqu’à ce qu’on se trouve devant la pierre d’un péllerin français mort sur la route. Après, la route devient un sentier de terre, et un sentier qui prend la pire et la plus rude pente des deux derniers jours. Je me dis que ce n’est pas possible, mais la montagne insiste.

Jusqu’au col de Leopoder, la montagne est sans pitié. Puis, je m’arrête pour dévorer le sandwich qui me servira de lunch, en regardant la descente qui m’attend. Après 23km de montée maniaque, c’est une descente débile qui nous attend. 500 mètres en 2.5 km.

de orisson a ronces

C’est tout un autre groupe de muscles qui s’activent et qui se révoltent! Tout le monde a les genoux qui tremblent! Tous s’entendent que la décente est encore pire que la montée. Puis, comble de l’injure, après presque 2 km de décente, qu’est-ce qui nous attend? Une côte. Une petite dernière. J’entends sacrer dans 4 langues, dont trois que je ne connais pas.

Après deux jours de rudes épreuves (je vous épargne l’arraignée gigantesque qui s’est posée sur mon sac à mon insu pendant mon lunch, et les plus grandes sangsues de l’histoire de l’humanité) j’arrive à Roncesvalles. Deux jours de suite, j’aurai poussé mon corps bien au-delà des limites des quelques 38 dernières années. Il a répondu à l’appel. Mes hanches et mes épaules me maudissent (j’ai baptisé mon sac à dos « The Big Blue B$&@! »), mais le pire, et les Pyrénées sont désormais derrière moi.

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